Un entretien de la Mission Agrobiosciences avec Jean-Marc Moriceau,
Professeur dHistoire moderne, Directeur de la Maison de la Recherche
en Sciences humaines de Caen, Président de lAssociation
dhistoire des sociétés rurales, Université
de Caen.
Au cours de cet
entretien, le premier de 100 Grands entretiens (1)
sur lactualité des questions de société éclairées
par les sciences humaines, Jean-Marc Moriceau, ancien élève
de lEcole normale supérieure, aujourdhui professeur
dhistoire moderne à lUniversité de Caen, Directeur
de la revue internationale Histoire et Sociétés Rurales
qui anime avec le géographe Philippe Madeline le séminaire
Pôle rural de la Maison de la Recherche en Sciences Humaines de
lUniversité de Caen, sintéresse aux rapports
entre la société et la faune sauvage. Jean-Marc Moriceau
revient sur la problématique soulevée par son ouvrage
Histoire du méchant loup. Il montre en quoi le loup est révélateur
de notre propre histoire, de notre relation avec lespace dans
le temps et de nos jours. Dans un deuxième temps, Jean-Marc Moriceau
aborde la méthode et le métier dhistorien, il décrit
limportance et la place de lhistoire rurale en France et
en Europe.
Jacques Rochefort : Quest-ce qui a motivé cet ouvrage
sur le loup ?
Jean-Marc Moriceau
: Les raisons sont multiples. La première raison cest
de vouloir contribuer à un dialogue social. Faire entrer lhistorien
dans larène de la vie publique en montrant que son travail
peut avoir un intérêt pour lactualité sur
les questions de lenvironnement et les rapports de lhomme
et la société aujourdhui. Une place qui nest
pas réservée quaux historiens du très contemporain,
mais que peuvent occuper des historiens dépoques plus anciennes
et notamment ceux de lépoque moderne et de dAncien
Régime.
la seconde raison est circonstancielle. Le débat autour des grands
prédateurs a pris de la virulence avec le retour du loup dans
les Alpes en 1992 - 1993, et dans ce débat passionnel les points
de vue opposés ont en quelque sorte instrumentalisé le
passé au service dune cause. Soit pour soutenir le retour
du loup, soit pour léradiquer. Dans ce contexte, le passé
fait lobjet dune appréciation singulière :
soit il a été nié en bloc soit il a été
utilisé à partir de travaux ponctuels, et souvent de seconde
main, qui ont été jetés sans contextualisation
et de façon fragmentaire dans le débat. Cétait
là loccasion de faire une synthèse nationale des
travaux existants depuis plus dun siècle et dapporter
un regard vraiment scientifique, éloigné de tout parti
pris.
Une troisième raison est liée à limage du
loup qui a traversé les siècles, notamment en France et
qui est une image négative. Le loup a longtemps été
considéré comme le pire ennemi du bétail et même
comme un prédateur dangereux pour lhomme. Pour des raisons
que lon peut comprendre, un certain nombre de défenseurs
du loup ont voulu combattre cette image, et dans ce souci quelques-uns
sont allés jusquà la nier, avec des arguments fallacieux
et quelquefois à lemporte pièce. Leur remise en
cause a été jusquà contester le travail de
lhistorien, la crédibilité des sources de lhistoire
et la légitimité du discours dun historien sur cet
animal sauvage. Pour ces trois raisons, jai voulu prendre à
bras le corps ce problème dans son angle le plus délicat
qui est celui quasiment tabou : Quelle a été la dangerosité
réelle du loup vis à vis de lhomme, quelles en ont
été les conséquences et les manifestations ?
J.R. : Dans
limaginaire actuel que représente le loup ?
J.-M.M. : Le
loup représente une image bivalente. Il y a une image qui se
développe depuis vingt à trente ans, qui a pignon sur
rue, celle de la biodiversité, une image positive. De limportance
de la présence de canis lupus dépend la qualité
des relations entre lhomme et son environnement. Le loup est donc
un marqueur de la qualité de la biodiversité. Cest
une image tout à fait récente, politiquement correcte,
largement plébiscitée par les défenseurs de lenvironnement.
Au sein de lopinion publique, un décalage croissant sinstaure
avec la perception traditionnelle du loup dangereux pour léconomie
comme pour la société. Notre imaginaire est donc très
contrasté.
J.R. : Vous
nen faites pas un bouc émissaire ?
J.-M.M. : Non justement, je pense que le rôle de lhistorien
est de considérer le loup dans son contexte social et environnemental.
Dans cette perspective le loup est bien plus un révélateur
des tensions et des relations entre lhomme et lespace quun
simple bouc émissaire.
J.R. : Dans
votre ouvrage lon parle du loup, de la bête, des chiens-loups...
est-ce que vous pourriez préciser ces multiples dénominations
?
J.-M.M. : Ces
différentes dénominations correspondent en fait à
la double signification du loup dangereux. Dune part, ce loup
dangereux est un loup enragé, perturbé par la maladie
avec un comportement totalement anormal. Il se jette alors sur tous
les êtres vivants quil rencontre pendant quelques heures,
causant des lésions terribles qui ont entraîné la
rage, maladie incurable pendant très longtemps. Mais il y a un
autre type de loup dangereux qui est le loup prédateur, qui occasionnellement
a pu attaquer lhomme pour le consommer, pour le dévorer.
Alors que le premier ne faisait que le mordre et le défigurer.
Et ce loup prédateur frappait de stupeur les populations dans
la mesure où son importance était relative, peut-être
1% ou 2% des loups pouvaient attaquer lhomme, ce qui était
faible, 98% ne lattaquaient pas. Et, dans des situations où
lon rencontrait ces loups prédateurs les populations étaient
désemparées et considéraient quil y avait
une anomalie avec le rapport naturel entre lhomme et lanimal.
Pour désigner lagresseur et le mettre à part des
loups ordinaires quils connaissaient et qui attaquaient le bétail
et pas lhomme, ils préféraient recourir dans certains
cas à une autre dénomination. Quand ces attaques de loups
étaient répétées et quon narrivait
pas à y mettre fin la désignation de bête simposait.
Cela avait une connotation un peu mystique, montrant dune manière
anthropologique une sorte de transgression grave de lordre de
lunivers entre lhomme et lanimal sauvage.
J.R. : En quoi
le loup est-il le révélateur de lhistoire des hommes
?
J.-M.M. : Par
ses attaques le loup sinsinue dans les maillons fragiles de lorganisation
sociale et de lorganisation spatiale. En effet, pour pouvoir subsister
et se développer, il sait que lhomme est son premier concurrent,
son premier adversaire, quil lui est généralement
supérieur, mais dans des contextes particuliers il sait mettre
à profit les situations de vulnérabilité de son
concurrent. Et les attaques du loup sur lhomme sont révélatrices
des dysfonctionnements de la société rurale et en même
temps des contradictions de loccupation de lespace. Par
exemple le fait dutiliser des enfants comme aides familiaux entre
4 ans et 15 ans non seulement pour des tâches artisanales et commerciales,
mais surtout pour des tâches culturales et de gardiennage du bétail.
Ce gardiennage seffectue dans des pâturages qui se trouvent
souvent en moyenne montagne et en région de plaine. Ils sont
entourés par des bois à lécart des maisons
et ils assurent une situation de vulnérabilité à
lhomme qui apparaît derrière des catégories
faibles. Les attaques du loup mettent à jour un fonctionnement
de la société, une situation concurrentielle dans loccupation
de lespace où les situations de faiblesse de lhomme
apparaissent au premier plan.
J.R. : Cela
veut-il dire que suivant les époques, notamment lAncien
régime que vous évoquez, les représentations du
loup ont évolué ?
J.-M.M. :
Loccupation de lespace qui a été maximale
à partir du XIIIème siècle, et avec des fluctuations
jusquau milieu du XIXème siècle, de 1300 à
1850, le calendrier agropastoral pour expliquer les activités
dans lannée et en même temps létendue
des activités agraires, délevage et industrielles
a été très dense dans les campagnes pendant cette
période très longue. La situation de rencontre, de conflit
entre lhomme qui occupait lespace rural, davantage quaujourdhui,
et le loup, qui était beaucoup plus dense car il y avait entre
15 000 et 20 000 loups en France, était sinon permanente, du
moins très fréquente.
J.R. : Si le
loup ne constitue plus une menace de nos jours, lorsque votre ouvrage
a paru avez-vous pu mesurer les réactions des pro et des anti-loups
?
J.-M.M. : Louvrage
avait été précédé darticles
scientifiques. Dans la revue LHistoire « le loup mangeur
dhommes » qui avait suscité des échos, un
article dans la Revue française de généalogie parce
que beaucoup de généalogistes mont aidé dans
mes recherches en traquant les archives paroissiales en recherchant
des victimes de loups ; et cet article de revue avait été
publié sur un site internet déchaînant une sorte
de hantise des pro-loups à légard de louvrage.
Quand le livre a paru, il y a eu un moment de silence où limportance
de la démonstration, le fait quil y est 87 départements
concernés, plus de 3 000 attaques enregistrées, a imposé
un moment de réflexion. Après ce court moment de réflexion,
les pro-loups se sont partagés en deux. Une partie, a considéré
que dans louvrage avec sa contextualisation, il y avait matière
à reconnaître la dangerosité du loup dans un certain
contexte et certains dentre eux la connaissaient sans lavoir
mesurée et sans avoir bien mesuré les conséquences
sur le plan européen. En revanche, des pro-loups, souvent non
scientifiques, des amateurs au sein de lopinion publique mais
fervents défenseurs de lanimal, ont refusé tout
discours et tout débat en condamnant à lavance toute
analyse sur la dangerosité de lanimal parce quelle
risquait de compromettre à leurs yeux le retour naturel du loup
aujourdhui. Une partie des défenseurs du loup ont associé
la place de lanimal aujourdhui à un discours systématiquement
positif sur lanimal à travers tous les contextes. Et donc,
une critique très sévère du travail des historiens.
J.R. : A travers
votre démarche, si nous reprenons les discussions autour de la
réintroduction de lours dans les Pyrénées,
nous nous retrouvons devant un véritable débat de société
?
J.-M.M. : Il
apparaissait intéressant daborder cette question en tant
quhistorien. Ce sont souvent des sociologues, parfois des géographes
qui labordent mais rarement des historiens. Et surtout pas des
historiens dépoques anciennes, en dehors des historiens
de la seconde Guerre mondiale, des historiens de la décolonisation,
qui sexposent quand ils font des conférences, quand ils
présentent leurs travaux aux réactions de survivants aux
témoins. Les autres historiens, 80% de notre « tribu »,
peuvent travailler en circuit fermé, sans risques de contradictions
puisque les seuls contradicteurs seront leurs pairs ou leurs élèves.
Il mapparaissait intéressant ici de mexposer pour
montrer lintérêt de lhistoire et en même
temps de préciser les règles de la méthode, cest-à-dire
quelles sont les sources dont on dispose comment les utiliser, les rassembler
et les analyser.
J.R. : Il est
intéressant dobserver la manière dont un historien
de lépoque moderne peut susciter un écho autour
dune question devenue contemporaine.
J.-M.M. :
Le pari était dabord de sortir lhistorien de sa
propre discipline, avec un objet qui loblige à travailler
avec dautres disciplines. Dabord les sciences humaines,
avec des sociologues et des géographes, mais aussi les sciences
de la vie, comme la biologie, la médecine ; et en faisant ce
livre, un biologiste ma aidé à relire et interpréter
une série de données et des vétérinaires
mont relu dans la partie consacrée à la rage. En
partant du terrain propre à une science dite humaine le loup
permet de briser les clivages interdisciplinaires au-delà même
des sciences humaines. Et puis, autre préoccupation, celle délargir
la réception en touchant des publics qui ne liraient pas nécessairement
les historiens, et encore moins les historiens professionnels. de fait,
ce nouveau public, a réagi, dans des sens contraires. La plupart
des lecteurs ont apporté des éléments de réflexion,
des interrogations et surtout des données documentaires dont
je viens de tenir compte dans la seconde édition de LHistoire
du Méchant loup. Mais certains, surtout sur les sites internet
où la liberté de ton est très grande, ont réagi
impulsivement, sans avoir lu le livre, ni même jeté un
oeil à la 4è de couverture ou au sommaire. Malgré
tout, même parmi ces réactions qui me paraissent les plus
épidermiques et les plus injustifiées je trouve quune
partie de ces critiques convient le scientifique honnête à
préciser davantage son discours de façon claire et ouverte.
J.R. : Avant
daborder une partie davantage consacrée à la méthode
et au métier dhistorien, vous allez publier à la
fin du mois de juin 2008, un ouvrage consacré à la Bête
du Gévaudan, thème que vous aviez abordé dans louvrage
sur le loup. Quelle continuité et quelle différence par
rapport au livre sur le loup ? Et quoi de nouveau sur la Bête
?
J.-M.M. :
Louvrage sur la Bête du Gévaudan me permet de reprendre
la question des rapports entre lhomme et le loup dans une autre
perspective. Dans LHistoire du méchant loup, jai
fait une synthèse nationale et jai vu à un échelon
interrégional sur le temps long ces questions dune manière
quantitative, cartographiée et comparative. En revanche, pour
la Bête du Gévaudan jai voulu envisager une affaire
très médiatique, très localisée, correspondant
à trois années dans une région bien particulière
de lAuvergne quon oublie trop souvent, le Gévaudan
à lépoque de Louis XV. Il sagit de la même
question mais vue den bas alors que je lavais abordé
sur de multiples échelles dans le « Méchant loup
» . Il y a donc un déplacement de la prise dobservation.
Le deuxième intérêt, était de comprendre
pourquoi au milieu du XVIIIème siècle, cet événement
avait pris tant de place dans lopinion et dans son exploitation
médiatique par la suite. Cest en regardant, en relisant
avec mes yeux dhistorien les sources qui existaient que jai
pu comprendre finalement loriginalité de lévénement.
Jétais parti de la banalisation de lévénement
à travers toute une série dattaques de grandes bêtes
que javais évoquées précédemment et
mon point de vue de départ était quil fallait relativiser.
En ayant retravaillé sur ce dossier qui est lun des plus
sérieux et des plus complets dont on dispose chez les historiens
concernant les attaques des loups sur lhomme, je me suis rendu
compte quau contraire, il y avait une originalité profonde
de cette Bête du Gévaudan et quelle était
un révélateur des rapports entre lhomme et le loup
mais aussi dun état de la société et de lenvironnement
dans un secteur bien particulier de la France du XVIIIème siècle
lancé dans les Lumières et le progrès agricole
mais qui dans le cadre de lAuvergne et du Gévaudan demeure
dans un secteur très replié, extrêmement écarté.
Nous sommes dans un pays oublié de la croissance, où lon
parle le patois, où les communications sont très mauvaises,
où les conditions environnementales sont infectes, où
la population est aux limites de la misère. Et cette Bête
du Gévaudan est révélatrice des écarts culturels
de la France en voie de développement.
J.R. : Vous
revisitez tout ce qui a été dit sur le phénomène
de la Bête du Gévaudan ?
J.-M.M. : Mon
premier propos est une relecture en tant quhistorien de la documentation,
une histoire au ras du sol, épisode par épisode, étape
par étape pour comprendre les mécanismes qui sont à
luvre dans lhistoire, les enjeux, mais également
les acteurs, les relais dinfluence, et les transformations de
laffaire du début jusquà la fin. Dans un second
temps, qui fait lobjet dun important chapitre conclusif,
cest de voir ce que cette Bête nous apporte pour comprendre
une époque, une société du XVIIIème siècle
mais aussi la perception que nous en avons au XXIème siècle,
notamment avec la transformation des rapports que lon a avec limaginaire
du loup puisquà partir de la fin des attaques du loup sur
lhomme suite à lextermination de lanimal à
la fin du XIXème siècle, limaginaire est devenu
de plus en plus détaché des réalités à
telle enseigne quau XXème siècle il navait
plus de raison dêtre négatif puisque depuis deux
ou trois générations aucun exemple de nocivité
sur lhomme navait pu être attesté.
J.R. : Venons-en
à la méthode et au métier dhistorien : à
quelle école historique vous rattachez-vous ? Quels sont vos
grands maîtres, vos grands ancêtres ?
J.-M.M. :
Ils sont de deux types. Dune part, je dirais Marc Bloch, Ernest
Labrousse, Jean Meuvret, les historiens de léconomie de
la société qui quantifient, ce qui me paraît vraiment
important. Il faut relativiser, il faut voir la représentativité
des évènements dans le temps et dans lespace. Dautre
part, des historiens comme Lucien Febvre ou Fernand Braudel qui essayent
de mettre les faits économiques en relation avec des faits de
mentalité. Enfin une troisième source dinspiration
très forte, cest la géographie, parce que dans tous
mes livres et particulièrement dans ceux là je ne peux
pas raisonner sans faire référence à lespace
et à différentes échelles dexplications.
A une très grande échelle : le loup dans les villages,
les loups dans les vallées, ... jusquà la très
petite échelle, celle de linterrégional ou de linternational,
les zones les plus sensibles, les départements les plus vulnérables
à ce risque en passant par une échelle danalyse
locale et régionale. Donc ces trois éléments lhistoire
socio-économique, quantitative, lhistoire socioculturelle
qualitative et la géographie historique, rurale correspondent
à mes trois directions les plus fortes.
J.R. : On perçoit
bien évidemment à travers vos travaux linterpénétration
avec la géographie et lon pense aux travaux que vous menez
avec Philippe Madeline.
J.-M.M. : Philippe
Madeline joue un rôle actif depuis plusieurs années dans
le renouvellement de la géographie rurale et, plus largement,
dans la valorisation des études rurales. Comme ami, il est le
premier relecteur de mes ouvrages. Ensemble nous discutons régulièrement
de nos analyses réciproques. Le séminaire que nous codirigeons,
et qui arrive à sa 15è année de fonctionnement,
assure des croisements de perspectives féconds. La dynamique
que lon essaye dimpulser au Pôle Rural de lUniversité
de Caen, en développant une culture commune historien-géographe
autour de la ruralité, résolument interdisciplinaire,
est très attractive. Elle nest pas étrangère
aux préoccupations que lon trouve dans mes livres.
J.R. : Vous
réhabilitez dans votre livre le rôle des archives et laction
des plus remarquables du clergé dAncien Régime souvent
oublié a de nos jours. Pouvez-vous nous en dire quelques mots
?
J.-M.M. :
Le fait que je sois un historien de lAncien Régime me
permet de réévaluer cette place du clergé. Le clergé
constitue une grande partie de mes informateurs. Il sagit de curés
de paroisses ou de vicaires qui ont rédigé des registres
de mariages, baptêmes ou sépultures. Ils étaient
des acteurs les plus attentifs aux réalités rurales et
étaient souvent bons connaisseurs de lenvironnement. Ce
rôle du clergé nest plus à une époque
où le clergé sest cantonné à une mission
spirituelle et où la déchristianisation a réduit
son impact sur la société. Du XIIIème au XVIIIème
siècle le clergé a joué un rôle social sans
commune mesure avec celui daujourdhui. Et dautant
plus important, quil y avait entre 30 et 40 000 paroisses en France
qui étaient administrées non seulement par un curé,
quelques vicaires et des prêtres. Ce noyau decclésiastiques
était au courant de tout ce qui se passait dans les villages
et en même temps était ancré dans la vie rurale
comme percepteur de grains, de bétail ; il recevait des fermages
ou des dîmes, en mouton, en veaux, en cochons et puis ce clergé
rural était souvent chasseur, certains ecclésiastiques
possédaient un fusil, participaient aux battues, et on leur doit
même quelques traités de chasse au loup. A la campagne,
le curé était au contact de la faune sauvage et il connaissait
infiniment mieux les loups que la plupart de nos contemporains. Enfin
ce clergé était lettré et cultivé, il lisait
et il constituait un intermédiaire culturel entre les campagnes
et les villes. Enfin en tant quadministrateur des sacrements,
leur position spirituelle est très utile aussi à lhistorien.
En effet, quand il y avait des cas de morts subites ils ne pouvaient
pas donner la communion ni lextrême onction et ils expliquaient
souvent les raisons de ces morts accidentelles. Les crimes ou bien les
chutes ou les noyades qui constituent les mortalités les plus
importants apparaissent dans les registres depuis le XVIème siècle,
mais aussi les attaques de loups, loup enragé ou loup prédateur.
Dans 40 000 paroisses, les curés tenaient des registres et même
si nous avons beaucoup de disparitions, nous avons des millions dactes
à dépouiller et je pense que, grâce aux généalogistes
jai pu entrevoir 5 à 6 millions dactes pour retrouver
plus de 3 000 actes de sépultures. La richesse et la concordance
des sources de lhistorien assurent la crédibilité
du discours. Ce que jessaye de montrer au grand public dans louvrage
cest le sens de la vérité en histoire. Or, un fait
historique cest une donnée qui sappuie sur des sources,
en général manuscrites, parfois imprimées, parfois
orales mais qui sont critiquées, comparées, corrélées,
et qui sont souvent associées. Jai donc exposé dans
le livre léventail des principales catégories de
sources et leur évolution dans le temps pour que le public puisse
savoir que lhistorien travaille sur des sources administratives
comme les primes de chasse, comme les ordonnances qui permettaient la
lutte contre les loups mais aussi des sources médicales comme
les entrées dans des Hôtels Dieu après des attaques
de loups enragés, les sources paroissiales évoquées
à travers les curés. Mais il y a dautres catégories
de sources : les chroniques narratives, les journaux, les livres de
raison évoquent les attaques de loups ; et puis jy ajouterai
la presse, la presse locale, la presse régionale que lon
voit apparaître dès le XVIIème siècle comme
organe dinformation et qui devient beaucoup plus importante au
XIXème siècle.
J.R. : Votre
livre est à la fois une défense et une illustration du
métier dhistorien. Comment, compte tenu des sources et
de leur utilisation, des nouvelles technologies mises en uvre,
comment le métier dhistorien a-t-il évolué
?
J.-M.M. : Le
métier dhistorien a évolué dans la mesure
où lhumanité sinterroge de plus en plus sur
son avenir et sur sa place dans lenvironnement. On recherche un
équilibre. Cette recherche dun équilibre à
une époque de croissance effrénée de population
et de la consommation remet à lhonneur toute une série
de perspectives historiques qui permettent de mieux comprendre les rapports
entre lhomme et lespace. Je pense que par rapport à
lhistoire traditionnelle, qui a pu fonctionner comme outil culturel,
comme exercice dintelligence sur la mémoire du passé,
lhistorien, peut avoir désormais une autre utilité
sociale. Notamment pour participer à des débats dactualité
sur lenvironnement mais également sur la gestion de lespace.
Je pense quil y a là un changement perceptible depuis vingt
à trente ans. Le loup est un bon exemple de lintérêt
dassocier lhistorien à ce débat. Mais il y
a dautres domaines où son intervention est profitable comme
le climat,la forêt, lorganisation du bâti, la croissance
urbaine, les questions de laménagement de lespace...
Tous ces sujets trouvent dans le champ historique un éclairage
nouveau.
J.R. : Quelle
est la place et limportance de lhistoire rurale au sein
de la discipline historique aujourdhui, en France et en Europe
?
J.-M.M. :
Depuis une quinzaine dannée lhistoire rurale a
connu un renouveau important. Marqué notamment par la revue internationale
« Histoires et sociétés rurales » qui a 1200
abonnés dont 200 à létranger et qui est le
fer de lance de ce renouveau. Une autre revue établie sur Lyon
« Ruralia » , contribue à développer lhistoire
rurale en liaison avec dautres disciplines. La première,
ouverte aux géographes, aux archéologues et aux agronomes
organise linterdisciplinarité à partir de la longue
durée. Une association internationale en constitue le soutien
depuis 1993. la seconde beaucoup plus contemporaine, conserve des liens
étroits avec la sociologie, car elle reste liée à
lassociation des ruralistes français. Ces deux revues témoignent
dun renouveau important de lhistoire rurale. Par le développement
de réseaux à travers des colloques nationaux et internationaux
et le décloisonnement interne des historiens toutes périodes
confondues, lassociation dhistoire des sociétés
rurales qui est léditrice d « Histoire et sociétés
rurales » a ouvert les frontières : autour du rural se
rassemblent spécialistes de lAntiquité, du Moyen
Age, de lépoque moderne et contemporaine. Sur ce terrain
lhistoire sest ouverte à la géographie mais
aussi à lagronomie. A létranger, des manifestations
se sont développées plus sur le terrain des sciences dures
à travers dune part en Espagne une association dhistoire
agraire adossée à une revue qui fonctionne depuis une
quinzaine dannée plus à caractère universitaire,
qui a décloisonné les périodes, ouvert lhistoire
à léconomie et qui intéresse toute la péninsule
espagnole. En dehors de la péninsule ibérique, en Angleterre
il y a deux vieilles revues « Rural History » et «
Agricultural History Review » qui montrent lintérêt
que portent les britanniques à leur histoire des campagnes. En
dehors de lAngleterre, lEspagne et la France il ny
a pas de revue qui canalise de manière identitaire une forte
attractivité pour lhistoire rurale mais des réseaux
qui dans le cadre européen associent des chercheurs en Italie
ou en Allemagne. Malgré le dynamisme qui est important, académiquement,
la discipline historique est restée très traditionnelle.
Dans nos Universités la division seffectue toujours par
périodes académiques. Et à la différence
de la géographie lhistoire rurale nexiste pas officiellement,
elle na pas de reconnaissance institutionnelle au sein de la discipline.
J.R. : Il y
a beaucoup de pluridisciplinarité mais la transversalité
est-elle reconnue ?
J.-M.M. :
Elle est reconnue surtout à lextérieur. LHistoire
est une vieille science humaine, qui dans le cadre universitaire, reste
un peu frileuse, attachée aux catégories définies
par Guizot au début du XIXème siècle. Lhistoire
rurale, pas plus que lhistoire urbaine, na eu droit à
un statut particulier. Cest en contournant les clivages internes
de la discipline par le dynamisme propre des ruralistes à travers
les revues, le pôle rural de Caen, la pluridisciplinarité,
que les historiens ruralistes ont joué un rôle important.
Lune des manifestations de ce rôle a été la
délocalisation de la bibliothèque du Ministère
de lAgriculture de la rue de Varennes à Paris avec 13 500
ouvrages du XVIII ème, XIXème siècles et du premier
XXème siècle. Lensemble est parti à Caen
il y a trois ans pour y être valorisé par le Pôle
rural et actuellement la période 1960-1990 est en cours de délocalisation.
Il sagit là dune reconnaissance par le Ministère
de lAgriculture, par les canaux des Maisons de la Recherche ou
les Maisons des Sciences Humaines, de linterdisciplinarité.
Quand en 1993 nous avons créé lAssociation dhistoire
des sociétés rurales on nous a dit que la revue ne marcherait
pas et que lon ne serait pas soutenu. Finalement, le CNRS nous
a soutenu, la revue Histoire des Sociétés Rurales a marché
et elle compte parmi les rares publications qui tirent leur épingle
du jeu dans les comparaisons internationales. Cependant, au niveau international
la prime reste dévolue aux revues anglophones. Cette action collective
a même fait bouger la spère académique. On a pu
cependant remettre la question de la ruralité à lhonneur
des concours du CAPES dHistoire et Géographie en 1999-2000
: La Terre et les Paysans en France et en Angleterre au XVII - XVIIIèmes
Siècle. Ce qui était hors de question cinq à six
ans auparavant. Et puis il y a deux ans en Histoire contemporaine :
Les Européens et les campagnes en matière sociopolitique
au XIXème siècle. Ce qui montre que les choses bougent
et que laction collective peut être fructueuse.
Propos
recueillis par Jacques Rochefort, Mission
Agrobiosciences. Mai 2008.
(1) La Mission Agrobiosciences
sentretient avec des personnalités des sciences humaines
afin de faire le point sur les grandes questions qui traversent lactualité
et lopinion concernant les rapports science, innovation et société.
Ces entretiens constituent une série inédite de points
de vue émis par des figures des sciences humaines afin de permettre
à chacun de mieux se repérer sur des sujets sensibles,
facteurs de tension, de malentendus et de situations de blocage. Il
sagit là dune valorisation des sciences humaines
par le biais de leurs facultés à éclairer les grands
enjeux de notre société en mouvement.
Source
: Mission
Agrobiosciences