La
conception de la nature et de la place des hommes sous-jacente chez de
nombreux militants du retour des grands prédateurs repose souvent
sur une vision très noire, au fond assez pessimiste, de l'humanité.
Lorsqu'on observe leurs interventions sur les forums de discussion consacrés
à ce retour, on en retire le sentiment de deux excès contraires
qui se nourrissent l'un de l'autre.
Le premier excès
est un constat que l'on peut, selon la propre analyse que chacun
nous faisons, plus ou moins relativiser, mais qui repose sur des bases
objectives, indubitables: certaines des formes modernes de production
agricole et industrielle (et l'industrie touristique en fait partie),
ont effectivement dégradé des milieux, de vastes zones
de la planète. Les très réels progrès qui
permettent à une grande partie de l'humanité (pas toute
on le sait) de vivre mieux et en meilleur santé qu'il y a même
un siècle simplement, ces progrès ont aussi généré
des effets négatifs, qui inquiètent de façon justifiée.
Progrès réels, car le bel autrefois est un mythe absolu,
ce que l'on a parfois tendance à oublier dans notre actuelle
dévotion pour tout ce qui peut devenir patrimoine: au début
du XX° siècle encore, comme au XVIII°, les femmes des
Pyrénées mouraient toujours beaucoup de " fièvres
puerpérales " dans les jours qui suivaient les accouchements.
Tôt relevées, elles étaient allées laver
les linges au ruisseau, avaient attrapé mal, infection utérine,
pas de médicaments
Beaucoup de femmes africaines connaissent
encore un destin similaire. La machine à laver et les antibiotiques,
c'est mieux.
Mais le constat des effets négatifs est tout aussi réel
et aujourd'hui à peu près partagé, même si
l'on discute ses formes, son intensité, les solutions possibles.
Le second excès,
lui, n'est plus de l'ordre du constat, mais relève de l'opinion,
de l'idéologie. Sous ses formes extrêmes, il s'agit
d'un anti-humanisme qui consiste à ne voir l'homme que comme
perturbateur des équilibres naturels, et destructeur d'une biodiversité
dont alors il est étrangement exclu en tant qu'espèce
elle-même naturelle. Cette conception repose sur une vision inexacte
de la notion "d'équilibre" des écosystèmes,
envisagée d'une façon quasi biblique. On est dans la légende
de la Genèse, pas du tout dans la réalité.
L'équilibre est celui d'un paradis terrestre, un Eden, où
l'homme n'aurait pas encore mis sa patte, qu'il n'aurait pas encore
changé, en mal bien sûr, pour répondre à
ses besoins et, tout simplement, vivre. Son action ne génèrerait
pas de nouveaux équilibres, ne donnerait pas naissance à
de nouveaux visages de la nature, ne serait pas créatrice, mais
uniquement perturbatrice, destructrice.
Cette conception
uniquement négative des relations homme/nature, demanderait bien
sûr des analyses approfondies, y compris dans ses dimensions historiques:
c'est aussi en effet un très ancien courant de la pensée
occidentale, déjà présent parmi d'autres dans l'antiquité
grecque. Il est cependant très étonnant de retrouver cette
conception chez des associations qui, par ailleurs, semblent ne pas
partager cet anti-humanisme, et sont très sincèrement
attachées à défendre conjointement la nature et
l'homme. Elle n'est certes pas directement inscrite dans leurs statuts,
mais apparaît au détour de remarques qu'il faut lire en
détail pour constater cette tendance sous-jacente.
Basée à
Barcelone, une association catalane offre un exemple très caractéristique
de cette vision négative de l'homme, qui serait presque en trop
dans des milieux dont il devient alors uniquement responsable de la
dégradation et des déséquilibres. La définition
des objectifs de cette association laissait pourtant penser à
une tout autre conception de la place de l'homme dans la nature
Le texte est en catalan, il est compréhensible sans traduction:
"DEPANA,
la Lliga per a la Defensa del Patrimoni Natural, és una
organització cívica i no governamental, sense ànim
de lucre, fundada l'any 1976 amb l'objectiu de defensar el patrimoni
natural del país, des d'una perspectiva globalitzadora
dels problemes que afecten les espècies, els ecosistemes
i les relacions de l'home amb el medi.
Va ser
declarada d'Utilitat Pública l'any 1979 perquè es
proposà des dels seus inicis, la defensa d'un interès
col·lectiu, com és el dret de tots els ciutadans
de gaudir d'un país ambientalment saludable i tenir una
millor qualitat de vida.
DEPANA,
és membre de la UICN (Unió Internacional per a la
conservació de la Natura), del CIDN (Consejo Ibérico
para la Defensa de la Naturaleza), del BEE (Oficina Europea del
Medi Ambient) i d'Eurosite."
|
L'affirmation d'un
intérêt pour " une perspective globale des problèmes
qui affectent espèces, écosystèmes et relations
entre l'homme et le milieu ", la " défense du
droit pour tous les citoyens à vivre dans un milieu sain et à
jouir d'une meilleure qualité de vie ", pouvaient laisser
croire à une conception riche, équilibrée, de la
complexité de ces problèmes, où l'homme et le milieu
ne seraient pas posés comme deux pôles opposés,
mais dans la complémentarité créatrice de leur
interrelation.
C'est elle, par exemple, qui , à partir de nature, a créé
nos fruits, céréales, légumes, et ces très
nombreuses races d'élevage dont certaines (races dites "
rustiques " ou " autochtones ") ont encore aujourd'hui
conservé une sorte de mixte entre le domestique et le sauvage.
J'ai montré, dans d'autres articles, comment ces formes de biodiversité
étaient devenues une préoccupation majeure aux niveaux
mondial (FAO/ONU) et européen. (A
lire)
Mais dès qu'il s'agit de l'ours et des Pyrénées,
faut-il écrire qu'alors ressurgissent les vieux démons
? C'est effet à propos de ces deux sujets de discorde qu'on trouve
cette phrase sur une des pages du site de cette association
" L'ós
bru és una part integrant de l'ecosistema pirinenc del qual no
n'altera cap equilibri. Cosa que no es pot dir de l'home. "
( = L'ours brun est partie intégrante de l'écosystème
pyrénéen dont il n'altère pas l'équilibre.
Ce que l'on ne peut pas dire de l'homme.)
En posant le problème de façon aussi radicale, on perd
toute possibilité de réfléchir à ce qui
est en fait le problème de fond auquel nos sociétés
sont confrontées.
L'homme n'est pas extérieur aux écosystèmes,
il en est lui aussi partie intégrante, et rétroagit
avec eux non pas uniquement comme le fait toute réalité
naturelle, mais avec ce qui est justement le propre de l'homme: être
à la fois un animal, et quelque chose d'autre. Il y a très
très longtemps qu'il n'y a plus de paradis terrestre! Plus d'Eden,
où Adam et Eve jouiraient d'une vie éternelle en se contentant
de cueillir des fruits fournis sans rien faire pour les produire! C'est
une banalité qu'il est presque ridicule, mais inquiétant,
de devoir rappeler.
Nous ne vivons plus à l'état de nature. Depuis
des millénaires nous agissons sur et avec la nature, nous la
modifions, nous cherchons à supprimer (qui voudrait " réintroduire
" le virus de la variole dans l'écosystème pyrénéen
? ), nous adaptons ce que nature nous offre (qui voudrait revenir aux
sauvageons et supprimer les greffes des fruitiers ? ), nous créons,
inventons (aucune race d'élevage n'existe " naturellement
", pas plus que les céréales, les fruits, les légumes
que nous mangeons, pas plus que la plupart des fleurs qui ornent nos
jardins).
Pour une bonne
synthèse des problèmes de biodiversité et d'équilibre
au niveau planétaire, pour la place de l'homme dans ce grand
jeu, la manière dont trop souvent on présente tout cela
de façon réductrice et fausse, parmi bien d'autres on
peut lire : Georges Rossi, L'ingérence écologique
- environnement et développement rural du nord au sud, CNRS Editions,
2000, 2003 - ISBN 2-271-05794-9, et François Mancebo, Le développement
durable, Armand Colin, Collection U, 2006 - ISBN 2-200-26973-0.
Faire de l'homme
une espèce qui ne serait pas vraiment "partie intégrante"
de l'écosystème pyrénéen, qui ne saurait
que "altérer son équilibre" est non seulement
faux historiquement (on sait bien aujourd'hui comment depuis le néolithique
l'homme a fait des Pyrénées un milieu qui n'est plus strictement
naturel; les pratiques pastorales ont enrichi la flore par exemple),
c'est aussi beaucoup plus grave au fond.
En raisonnant ainsi, on s'empêche de penser à ce qui est
pourtant l'essentiel : comment, aujourd'hui, maintenir ou retrouver,
dans les Pyrénées, une activité économique
qui ne reposerait pas uniquement sur ces deux extrêmes si étrangers
à toute l'histoire de ce massif :
- l'exploitation
outrancière, voire le saccage irrémédiable de
ses richesses qui ne sont pas, redisons-le, " naturelles "
mais une nature travaillée par des millénaires d'activité
humaine;
- un sanctuaire,
réserve d'air pur et de " sauvage " dans un monde
par ailleurs de plus en plus artificiel, technicisé.
Non seulement primaire,
excessive, cette conception de la place de l'homme présente surtout
ces graves inconvénients:
- elle est bloquante,
rend impossible toute réflexion en accusant systématiquement
ceux-là même avec qui par ailleurs on prétend
débattre, discuter; ils sont condamnés avant même
l'ouverture du procès !
- elle arrange
bien finalement le système dominant de production des biens
et d'exploitation excessive de la nature que de telles associations
critiquent cependant. En cristallisant ainsi les problèmes
et les conflits sur des zones où la nature, certes humanisée,
se porte quand même nettement mieux que sur bien d'autres points
de la planète, on focalise sur ces zones au détriment
de celles où les problèmes se posent de façon
beaucoup plus inquiétante. Il est vrai que ceux-ci sont bien
plus complexes à résoudre!
Les enjeux économiques,
sociaux, politiques y sont sans commune mesure avec ceux auxquels on
est confronté dans les Pyrénées: face au poids
et aux pressions des industriels de la chimie et de l'atome, face aux
enjeux financiers de l'urbanisme tel qu'il se développe dans
nos grandes villes, dont Barcelone (dans les années 80 déjà,
même s'il écrivait en castillan, le Barcelonais Montalban
soulevait ce problème dans ses romans comme dans ses essais ou
ses chroniques), face à ces groupes de pression très implantés
dans tous les réseaux où s'écrit notre avenir,
que "pèsent" par exemple les éleveurs catalans
de bovins de race "bruna
dels pirineus", ceux dans les Hautes-Pyrénées
des ovins de race "Barèges-Gavarnie"
? Les uns et les autres ont pris position contre le retour du sauvage
dans les zones où pâturent leurs bêtes, garantes
du maintien de la biodiversité dans les races d'élevage.
Mais leur puissance de lobbying est proche du zéro, même
si dans leur travail ils sont très efficaces !
Serait-ce finalement
parce qu'elles se sentent impuissantes à résoudre au fond
les problèmes là où effectivement ils font mal,
que certaines associations refluent ainsi vers les zones où les
obstacles semblent nettement moins incontournables?
Cette crispation
sur le traitement des problèmes à la marge, là
où ils ne présentent en fait aucun caractère de
crise, peut tout à fait alors jouer un rôle d'alibi, involontaire
sans doute pour ces associations, beaucoup moins pour ceux qui ont intérêt
à ce que l'on détourne ainsi le regard vers les marges,
et qui laissent par ailleurs pourrir et s'engluer dans des débats
sans fin le traitement des problèmes complexes que leurs activités
génèrent au niveau planétaire.
C'est en fait la stratégie du bouc émissaire : on l'exhibe,
le monte en épingle, pour faire croire que là réside
le problème et que l'on s'en occupe. Pendant ce temps le Veau
d'Or, en arrière plan, continue à engraisser ses adorateurs
auquel le bouc fournit une virginité
suspecte mais d'autant
plus efficace qu'elle est rendue très visible par un battage
médiatique et simpliste.
Ce
véritable détournement est analysé dans toutes
ses composantes dans le livre de
F. Mancebo dont j'ai indiqué les références
ci-dessus. Sous le titre " De Rio à Johannesburg :
généralisation et perte de sens ", son chapitre
1 montre bien comment " vingt ans de banalisation et de dérive
" (titre du sous-chapitre, page 37) ont conduit à des
contradictions et des gauchissements que quelques aspects positifs limités
sont très loin de contrebalancer.(1)
C'est au fond ce
même détournement d'une grande idée et d'un réel
problème
que soulève André Etchelecou, président
du comité scientifique du parc national des Pyrénées,
lorsqu'il déclare: " Avec l'ours, on assiste à
l'apparition progressive d'une notion floue qui est l'espèce
emblématique. Je crains que l'on arrive à terme à
la création de secteurs de gestion d'izards ou d'ours. Ils seront
créés en fonction des attentes du public. Le risque, c'est
de transformer la nature en jardin public. Et c'est inadmissible. Il
faut voir comment ça se passe au Kenya ! C'est totalement artificiel.
Veut-on reproduire cette situation chez nous ?".
Transformer la nature en jardin public, ce détournement
est en fait à l'uvre depuis près de quarante ans
dans le rôle que, depuis le Memorandum connu sous le nom de Plan
Mansholt en 1968, la Politique Agricole Commune a, de façon
continue, attribué aux zones de montagne : reboisement des terres
marginales aux article 39 et 71 ; soustraction de terres à l'usage
agricole, article 70 ; "exode de la main-d'uvre partiellement
compensé par la création de centre de vacances ou de parcs
naturels", article 83; "éliminer les dispositions
qui constituent des obstacles à l'utilisation des terres agricoles
à des fins résidentielles", article 100 ; "créations
de parcs naturels, /
/mesures facilitant l'achat de maisons de
vacances dans les régions rurales", article 105 ; "actions
sur le plan communautaire destinées à favoriser la détente
et la santé publique, par l'encouragement de la création
de parcs naturels et de zones de détente", article 106.
Un peu moins grossièrement
visible, c'est une forme atténuée du même détournement
que souligne Xavier
Poux à propos du réseau de sites Natura
2000 et de la récente réforme de la Politique
Agricole Commune: "Il est clair que, sur un plan environnemental,
la conservation des habitats visés par /ce/ réseau est
préférable à leur destruction ou leur abandon,
mais il aurait été encore plus souhaitable de le faire
dans un contexte où les aires Natura 2000 seraient moins apparues
comme des zones à part, alors que la biodiversité ordinaire
n'est pas assurée d'être maintenue partout" [Xavier
Poux, Une
analyse environnementale des accords de Luxembourg : une nécessaire
réforme de la réforme. Exposé lors du colloque
" Agriculture durable " organisé par la Ligue de Protection
des Oiseaux en octobre 2003, repris dans Le Courrier de l'environnement
de l'INRA,
n°51, février 2004]
Le risque est bien
réel que, sous tendu par rien d'autre que la nécessité
de " faire du paysage " et de l'exceptionnel,
le retour au sauvage programmé dans des zones humanisées
depuis des millénaires, devienne un leurre, alibi exhibé
d'autant plus bruyamment qu'ailleurs, dans la biodiversité ordinaire,
on fait tout autre chose, sous de tout autres formes. Aussi artificielles
et faussement respectueuses des milieux, que le pseudo-sauvage d'ours
bardés de capteurs et suivis pas à pas. Au pire, du toc.
Sans pour autant
tout saccager des paysages que nous aimons, on peut avoir d'autres ambitions
pour les Pyrénées en ce début de troisième
millénaire, et dans tous les domaines créateurs de richesse
et d'emplois, agriculture, élevage, industrie, tourisme. Quant
au secteur des services, on sait qu'il est d'autant plus développé
que les autres secteurs le sont de leur côté.
Considérer
que "L'ós bru és una part integrant de l'ecosistema
pirinenc del qual no n'altera cap equilibri. Cosa que no es pot dir
de l'home." ( = L'ours brun est partie intégrante de
l'écosystème pyrénéen dont il n'altère
pas l'équilibre. Ce que l'on ne peut pas dire de l'homme.), est
une position uniquement idéologique. Elle contribue au détournement
des problèmes de fond. Elle bloque toute possibilité pour
les Pyrénées de jouer un autre rôle que celui, marginal,
de parc naturel et zone de détente dans un monde roulant sur
des chemins qui sont l'inverse de cet axe. Elle est contradictoire avec
les objectifs qu'elle croit ainsi défendre, et que les statuts
de l'association DEPANA précisaient ainsi: "une perspective
globale des problèmes qui affectent espèces, écosystèmes
et relations entre l'homme et le milieu", et "défense
du droit pour tous les citoyens à vivre dans un milieu sain et
à jouir d'une meilleure qualité de vie" .
Bruno
Besche-Commenge
24 octobre 2006
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