Ours, Loups, Pastoralisme ?
Farid Benhammou s'exprime en idéologue, pas en scientifique

 


Auteur d'une thèse et de nombreux articles sur les grands prédateurs et le pastoralisme, M. Benhammou est aussi et peut être d'abord militant. Dans la revue de l'INRA Le Courrier de l'environnement n°48, février 2003, [Version imprimable pdf] ce militantisme l'avait amené à modifier les conclusions des travaux de plusieurs chercheurs de l'INRA Écodéveloppement d'Avignon en un sens favorable à ses thèses pro loups et pro ours. Ce " bidouillage " avait entraîné dans le numéro suivant (n°49) [Version imprimable pdf] une réaction de ces chercheurs qui, dans un monde normal, devrait conduire à prendre pour le moins avec suspicion tout ce qu'écrit ou dit un tel personnage lorsqu'il s'exprime à titre de " scientifique ": " Nous acceptons le débat qu'il porte sur nos hypothèses, nos méthodes, nos résultats ou nos prises de position. Mais nous refusons qu'il soit nourri d'affirmations mensongères. "

Même réaction très critique dans ce n° 49, chez deux spécialistes alpins de ces problèmes, sur la façon dont il analysait les systèmes pastoraux: " L'article de Farid Benhammou déroule un argumentaire que l'on rencontrait jusque-là chez les associations militantes pro-loup. /…/. Farid Benhammou s'inscrit dans la continuité d'un discours militant qui fonctionne sur deux ressorts qu'il est aisé de décrypter :?la dénégation du problème (c'est les chiens, les épizooties, la concurrence néo-zélandaise…) ;?la disqualification des hommes (les éleveurs ne savent plus garder, dégradent les montagnes, refusent de se protéger…). "

Sur le même modèle militant/méprisant/déformant, M. Benhammou vient de commettre l'éditorial du dernier numéro de la revue " la Gazette des grands prédateurs n° 33 " de l'association FERUS sous le titre : " Parler de la nature en la méprisant ". Il vient aussi de participer, le 3 octobre, à l'émission de France-Culture " Terre à Terre " avec là encore des affirmations étonnantes pour un chercheur patenté, notamment ces deux là : si certains transforment l'ours en herbivore, M. Benhammou lui en fait un moissonneur, c'est à 4 minutes après le début de l'émission : " les ours notamment qui aiment beaucoup les céréales " ; et à la suite il développe une … on peine à écrire " analyse ", de la relation révolution industrielle / économie et peuplement des Pyrénées au XIX° siècle qui révèle une très étonnante ignorance de cette relation et des débats scientifiques actuels autour de ces notions.

La réponse que nous publions ci-dessous concerne l'article militant de M. Benhammou dans la revue de Ferus, elle convient tout autant à ses discours dans l'émission de France Culture. Mais celle-ci demanderait un décryptage exhaustif plus précis de toutes ces affirmations où le militantisme prend le pas sur la rigueur minimum attendu chez quelqu'un qui s'exprime à titre universitaire : ne pas déformer les faits, bien séparer ce qui relève de l'hypothèse, des problèmes encore en débat, des consensus scientifiques (eux mêmes momentanés on le sait), et des choix militants.

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M. Benhammou écrit en idéologue, pas en scientifique


Dans un style très orwelien, où le langage est manipulé, tordu en un sens favorable à son idéologie, M. Farid Benhammou publie dans la revue de FERUS un article intitulé: " Parler de la nature en la méprisant ".

Une fois de plus, M. Benhammou propose une analyse non scientifique mais totalement idéologique dans le mépris hautain dont elle fait preuve à l'égard de ceux qui ne la partagent pas. Et donc, orwelien en cela, c'est aux autres que par un tour de passe passe lexical il attribue ce mépris qui suinte en fait tout au long de ses lignes.

A)- " La gamelle "

Est-ce parce qu'il se sent concerné, qu'il s'en prend violemment à ces propos de l'ASPP 65 : " le fonds de commerce de ces associations nombreuses et variées mangeant à la " gamelle " de l'ours sous prétexte de biodiversité à bon compte " ? M. Benhammou sait pourtant très bien un certain nombre de choses à propos d'ours et de biodiversité soi-disant à bon compte :

  • l'ours brun n'est pas une espèce menacée, rien à voir par exemple avec le panda, emblème du WWF ;
  • il n'est pas davantage une " espèce parapluie " censée protéger les milieux par sa seule présence ; sa propension à vider les poubelles ne fait pas pour autant des dépôts d'ordure de hauts lieux environnementaux ;
  • la population pyrénéenne d'ours est définitivement éteinte ;
  • la population slovène n'a pas besoin des Pyrénées pour exister ; et parce que l'ours est carnivore elle est nourrie notamment avec des carcasses de bétail comme l'indiquent eux mêmes les responsables slovènes de l'environnement ; les mêmes responsables font aussi état du nombre croissant d'attaques graves aux humains;
  • les très nombreux sites Natura 2000 des Pyrénées, reconnus pour leur richesse environnementale, l'ont été à l'origine et le sont toujours alors que l'ours en était absent : ce qui confirme que le " parapluie " définitivement fermé n'empêche en rien ces milieux d'afficher une biodiversité remarquable.

B) - Homme, tradition, pastoralisme, biodiversité

M. Benhammou reproche ensuite à l'ASPP 65 et aux associations similaires: " En pseudo-humanistes, ils recentrent la " vraie protection de la nature " sur l'Homme, alors qu'il s'agit plutôt de défendre les intérêts de certains groupes humains. Voir le débat simplifié sur le pastoralisme " traditionnel " comme seul garant de la biodiversité de montagne, alors que cet élevage n'a plus rien de traditionnel depuis des décennies. "

B1) - Tradition et XXI° siècle : la place de l'homme
Cette dernière affirmation est intéressante : pour être " traditionnel ", faudrait-il vivre et agir comme au Moyen-Age ? Le droit de tout travailleur à jouir des conditions modernes de vie et de travail devrait-il être dénié aux éleveurs pyrénéens ? Le droit aussi d'adopter et d'adapter à leurs pratiques, les moyens scientifiques et techniques modernes sans pour autant abandonner ce qui de la " tradition " reste et restera une nécessité incontournable tant qu'il y aura des Pyrénéens:

  • des races autochtones d'élevage qui auraient disparu sans la volonté de ces éleveurs de les continuer ;
  • des formes de surveillance du bétail en semi-liberté dont l'enquête historique montre qu'elles ont toujours été consubstantielles à ces races, ces éleveurs, ces milieux, et dont il est reconnu qu'elles sont constitutives de ces races au même titre que la génétique : " ressources gérées dans leur milieu traditionnel de culture ou d'élevage qui, de fait, constituent la base génétique du champ couvert par l'agrobiodiversité. " (Charte du Bureau des Ressource Génétique cosignée par Ministères de l'Agriculture et de l'Environnement en 1998, page 64) ;
  • des produits et des formes de commercialisation qui répondent aux nouvelles nécessités d'une production moins intensive et industrielle, d'une production de proximité pour éviter les longs transports générateurs de pollution, et aux nouveaux besoins des consommateurs (et avec l'AOC ovine Barèges-Gavarnie, l'ASPP 65 est à la pointe de cette version moderne de la tradition).

C'est bien " l'Homme " qui est ici concerné, et c'est l'un des axes majeurs que la Conférence de Rio avait placé au centre de ses préoccupations : " Principe 1 - Les êtres humains sont au centre des préoccupations relatives au développement durable. Ils ont droit a une vie saine et productive en harmonie avec la nature. ". En ce sens les chapitres 14 et 15 de l'Agenda 21 qui fixe la mise en œuvre des principes adoptés, insistent :

  • sur la nécessité de respecter et protéger " les savoirs, innovations et pratiques qui constituent le mode de vie traditionnel des populations autochtones et locales " , innovations ET mode de vie traditionnel M. Benhammou, aucune contradiction entre les deux mais une synergie ;
  • sur le nécessité " de préserver la diversité actuelle des races animales pour faire face aux besoins futurs, y compris pour les applications biotechniques. Certaines races locales d'animaux présentent, outre leur valeur socioculturelle, des caractéristiques uniques quant à l'adaptation, la résistance aux maladies et les utilisations spécifiques, et mériteraient d'être préservées".

B2) - Pastoralisme et biodiversité
C'est justement dans les réunions plénières de la Convention de la Diversité Biologique (CDB) mise en place à la suite de la Conférence de Rio que l'on trouve sans cesse affirmée la relation entre ces deux réalités. Ainsi, en 2004, lors de la réunion de Kuala Lumpur consacrée à la " Diversité biologique des montagnes" :

  • "tenir compte des connaissances, des innovations et des pratiques des communautés autochtones et locales" (point 6 des décisions, encore la synergie entre tradition et innovation) ;
  • rapport final : " C) - 1.2.6. Promouvoir, le cas échéant, le rôle de l'agriculture durable et du pastoralisme, par le recours aux pratiques traditionnelles durables qui peuvent maintenir la diversité biologique dans les écosystèmes de montagne ".

Et parmi des centaines de travaux soulignant cette importance du pastoralisme, de l'élevage extensif, pour la biodiversité, je ne retiendrai qu'un seul document pour son caractère synthétique.

Le site Science et Décision " apporte des réponses aux interrogations de chacun d'entre nous sur des réalités scientifiques ayant un impact sur notre cadre de vie. ", le CNRS et l'Université d'Evry en sont les acteurs. Son comité d'organisation est composé de personnalités reconnues dans les domaines concernés. Sous le titre " La biodiversité dans les zones rurales ", il propose une synthèse des connaissances que nous retrouvons de façon plus ponctuelle dans tous ces travaux. Il faudrait tout citer pour bien saisir la complexité des réalités concernées et l'absurdité de les réduire à telle espèce, fût-elle " emblématique ", nous nous limiterons à ceci :

  • à partir des années 1950-60, " augmentation de la productivité, /…/ abandon de l'élevage en plein air, /…/ recours intensif aux engrais et aux pesticides /ont entraîné/ une forte baisse de la biodiversité. " à l'inverse, " " Les paysages qui abritent la plus forte biodiversité sont composés d'habitats semi-naturels. /…/ Les principaux types sont les prairies exploitées de façon extensive ou peu intensive, les vergers traditionnels, les zones boisées (haies, bosquets champêtres, berges boisées). " (Pages 3-4)
  • et si " La surface des habitats semi-naturels a globalement baissé de 3,6 % entre 1994 et 2004 ", la montagne au contraire a su augmenter ces milieux : " Les surfaces consacrées à l'élevage extensif ont augmenté de 44 000 hectares en montagne alors qu'elles ont diminué de 83 000 hectares en plaine. /…/ En France, 84 % des surfaces classées en " haute valeur naturelle " correspondent à des zones d'élevage en plein air (Alpes, Corse, Franche-Comté, Massif central, Pyrénées…). " (Pages 4-5)

C)- Conclusion

Rien n'est parfait dans les pratiques du pastoralisme d'aujourd'hui, comme hier, comme demain : il y a des raisons internes et externes pour expliquer cela, et je ne connais aucun éleveur pyrénéen pour dire cette stupidité que vous et vos semblables leur prêtez : l'ours est la cause de nos difficultés ! Au lieu de mépriser ainsi leurs pratiques et leurs choix, nous sommes quelques uns (assez nombreux en fait) à réfléchir avec eux aux moyens d'améliorer ces imperfections en un sens favorable aux besoins humains, au bétail, au milieu : au milieu, oui, car tous savent bien que si ce milieu se dégrade c'est à la fois leur bétail et leur vie qui se dégraderont. Et c'est bien cette indissoluble lien entre pratiques et milieu que le récent Grenelle de l'Environnement a souligné, à l'encontre des idéologies de l'ensauvagement :

" Rapport Groupe 2 - Préserver la biodiversité et les ressources naturelles ", page 30 : " La conservation de la biodiversité ne peut ainsi plus se réduire à la protection des espèces sauvages dans des réserves naturelles. Elle doit sauvegarder les grands écosystèmes de la planète, appréhendés comme la base et le support de notre développement. " Il ne s'agit donc plus de geler une nature sauvage, maintenue dans son état primitif, à l'abri des interventions humaines/…/ nos activités économiques sont incluses dans notre environnement naturel ". Ceci est d'autant plus vrai en France où tous les paysages, réputés naturels ou non, sont le fruit d'une coévolution du travail de la nature et de l'homme. "

On a tout à fait le droit, heureusement, de prôner le retour des grands carnivores, ours et loups, de défendre l'idéologie qui les accompagne. On est alors militant, M. Benhammou, c'est mieux dans ce cas d'éviter de signer en exhibant ses titres : Farid Benhammou, géographe, docteur de l'ENGREF-Agro Paris Tech., c'est méprisant (là encore, décidément !) pour les autres chercheurs et le vrai travail universitaire.

Auteur : B.Besche-Commenge - 24 septembre 2009

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Parler de la nature en la méprisant


Dans le dossier des prédateurs, et surtout de l’ours, l’usage d’un discours environnemental pour faire exactement le contraire est fréquent. L’Institution patrimoniale du Haut Béarn prétendant sauver les ours pyrénéens en est la plus belle illustration. Hélas, les autorités en sont les premiers complices, bon gré mal gré, comme l’illustre à l’été 2009 la nomination par le préfet des Hautes-Pyrénées, donc l’État, de la présidente anti-ours de l’ASPP 65 , au siège du Conseil d’administration du Parc national des Pyrénées dévolu aux associations de protection de la nature. Pourtant, elle y était déjà au titre de la Chambre d’agriculture. Face au tollé (relatif) suscité, le préfet est revenu sur cette décision, mais le mal était fait. Quelle lisibilité les pouvoirs publics veulent-ils donner en matière de protection de l’ours et de l’environnement ? Le Figaro a relayé l’information au plan national et l’ASPP 65 a pu communiquer triomphalement : « cela vient briser des décennies d’un monopole où il n’y avait qu’eux pour parler des petits oiseaux, des fleurs et se gargariser de « faire » de la biodiversité en transplantant dans les Pyrénées des ours venus de Slovénie. Cela vient perturber le fonds de commerce de ces associations nombreuses et variées mangeant à la « gamelle » de l’ours sous prétexte de biodiversité à bon compte ». Ce propos méprisant va de pair avec une dénonciation des vautours et d’autres espèces sauvages, belle association pour défendre la protection de la nature ! Ce type d’organisation, comptant peu de membres, est le reflet de l’idéologie poujadiste et populiste anti-environnementale de certains élus ruraux notables. Ces élus cherchent systématiquement à dénier la légitimité environnementale des protecteurs de la nature, défouloir facile des maux complexes des zones rurales. En pseudo-humanistes, ils recentrent la « vraie protection de la nature » sur l’Homme, alors qu’il s’agit plutôt de défendre les intérêts de certains groupes humains. Voir le débat simplifié sur le pastoralisme « traditionnel » comme seul garant de la biodiversité de montagne, alors que cet élevage n’a plus rien de traditionnel depuis des décennies. Or par un processus de pouvoirs périphériques, ces derniers ont une grande influence sur les préfets, censés appliquer la loi de la République. Ainsi, celle-ci se retrouve modifiée voire contraire à l’esprit initial. Le nouveau plan loup, en donnant l’initiative du tir aux préfets, au lieu de gagner en souplesse, va davantage le soumettre aux pressions des lobbies locaux. Sans parler de l’élevage, le lobby de la chasse de plus en plus ouvertement anti-loup et anti-ours a véritablement le vent en poupe. L’absorption de CPNT par l’UMP, peu étonnante, annonce une poursuite du recul de la protection de la biodiversité, remplacée de nouveau par la notion de nuisible dès que celle-ci gène un peu. Il est triste que les autorités censées défendre les intérêts environnementaux généraux soient si perméables à ces tendances. Certes, les pouvoirs publics ne sont pas monolithiques, des agents et administrations oeuvrent sincèrement pour faire progresser la prise en compte de la nature par les intérêts humains. Les associations, chercheurs, experts et citoyens ont intérêt à œuvrer dans ce sens. Cette coalition des « faibles » finira peut-être par donner du contenu à la protection de la nature présente dans tous les discours, y compris les plus rétrogrades.

1 La présidente de l’ASPP, Association pour la sauvegarde du patrimoine pyrénéen

Auteur : Farid Benhammou, géographe, docteur de l’ENGREF-Agro Paris Tech
Source : Site Web FERUS du 23 septembre 2009 - Cet article a été publié comme éditorial de la Gazette des grands prédateurs n° 33 :

Réponse : M. Benhammou écrit en idéologue, pas en scientifique

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Farid Benhammou, auteur-chercheur controversé

 

   

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