Les galliformes : leur avenir ?

 

La polyculture de subsistance faite d’une multiplicité de petites parcelles cultivées, a quasiment cessé d’exister avec la révolution technologique des années soixante. Adieu à la mosaïque de champs de seigle, d’orge, de trèfle ou de luzerne, qui embellissait la moyenne montagne. Pourtant, cette inexorable déprise est une chance pour le grand gibier... mais une menace pour le petit.

 


Cette grande diversité des cultures permettait d’une part aux galliformes de trouver les insectes indispen­sables à leur survie et, d’autre part, au lièvre brun de proliférer. L’appel de l’industrie nais­sante fut irrésistible pour toute une génération de jeunes gens qui préférèrent la garantie des salaires à l’incertitude des maigres rapports de la difficile agriculture de montagne. Trois conséquences découlèrent ra­pidement de cet abandon. Tout d’abord, les versants abrupts, jadis péniblement exploités et entretenus avec les outils ances­traux telle la faux ou le râteau à main, furent rapidement en­vahis par la friche. L’aulne vert, le rhododendron, le sorbier et l’alisier occupèrent les milliers d’hectares ainsi libérés. La pré­cieuse prairie d’altitude, riche en graminées a inexorablement perdu du terrain. Les popula­tions de tétras lyre, de bartavelles et de lièvres variables ont alors suivi la même régression. Désormais, toute une génération de chasseurs allait devoir changer de gibier donc de mode de chasse.

À l’opposé de l’abandon, certains propriétaires fonciers, souvent à grands renforts de subventions et cédant aux si­rènes de revenus forestiers futurs, se sont lancés dans une arborisation galopante. Suivant la nature et l’exposition des terrains, sapins, épicéas et mélèzes vinrent remplacer la riche agriculture montagnarde. Cependant, le tapis herbacé a rapidement disparu à l’ombre des résineux. La pauvreté du sous-étage ainsi obtenu ne favorise ni le grand, ni le petit gibier. Bien au contraire, cette forêt très dense devient sou­vent l’habitat des prédateurs naturels du petit gibier de mon­tagne. Ainsi, la martre, typique­ment arboricole, ne fait que progresser, d’autant que dans certains départements des Alpes, elle n’est pas piégée. Ce refrain des anciens chasseurs revient très souvent dans les conversations: “après guerre, avec la vente de cinq peaux de martre, on se payait un beau costume / Et des coqs y’en avait dix fois comme maintenant »

Enfin, en troisième lieu, le tourisme hivernal a provoqué une véritable flambée du foncier. Rien de plus naturel que la vente de centaines d’hectares qui, en un seul acte de vente, rapportaient davan­tage que des siècles de dur la­beur. De grandes superficies, autrefois favorables au petit gi­bier, sont aujourd’hui occupées par des milliers de studios et autres appartements.

Le grand gibier favorisé

Cette évolution marquante du paysage favorise particulière­ment le grand gibier. Lorsque l’arborisation se fait de façon naturelle, sa progression en larges taches constitue des boqueteaux très appréciés des cervidés. Dans ce maillage, où alternent les petits bois et la prairie, cerfs et chevreuils trou­vent la fraîcheur et la tranquil­lité du couvert ainsi qu’une nourriture riche et abondante. Mais cette situation ne dure qu’une ou deux décennies. En effet, lorsque l’aulne vert do­mine, il constitue rapidement un milieu trop dense. Devenu impénétrable, ce type de bio­tope ne convient, à la rigueur, qu’aux sangliers. Les autres grands animaux, chamois, che­vreuils, cerfs ou mouflons n’en fréquentent que les bordures.

Au-dessus de la strate des 1 800 mètres, la déprise agri­cole a d’autres incidences. Les alpages ne sont plus pâturés par les vaches, les moutons ou les chèvres. La fertilisation, maintenue grâce à la fumure naturelle organique, n’existe plus. Comme le montrent les études entreprises par le CEMAGREF, en l’espace de deux à cinq décennies, l’herbage s’appauvrit, s’acidifie et se décal­cifie. C’est le terrain idéal pour le rhododendron. Il envahit alors les pentes pour le plus grand plaisir visuel des pro­meneurs. Mais, tel Attila, là où le rhododendron passe, tout trépasse ! Les graminées et les myrtilles disparaissent, privant alors les bartavelles, les tétras­ lyre et les lièvres variables de leur nourriture favorite. D’autre part, la disparition des bouses de vaches entraîne celle d’une multitude d’insectes, si pré­cieux et nécessaires au déve­loppement des poussins de galliformes de montagne lors des mois critiques de juillet et d’août. Les chèvres domestiques ont également un rôle très im­portant dans l’écosystème.

Friandes d’arbustes, elles assurent un débroussaillage ­naturels et des plus efficaces.

Autrefois, les troupeaux étaient multiples, variés et de faibles effectifs. De nombreuses familles se transportaient à la montagne pour les trois mois d’estive. Des centaines de personnes fanaient et entretenaient le milieu. Ce titanesque travail, aujourd’hui quasiment disparu, n’a pas été remplacé. A contrario, dorénavant un seul berger est chargé de surveiller des mil­liers de moutons. Certains alpages se trouvent même parfois en surpâturage. Les ovidés en surnombre peuvent alors, dans certains cas, piétiner les nids des oiseaux nichant à terre.

Une dégradation préoccupante

Cette lente dégradation du milieu montagnard devient pré­occupante. Dans les années 80-90.la déprise agricole inquiète les pouvoirs publics. Des pré­visions alarmistes prévoient l’abandon de 4 à 6 millions d’hectares de terres agricoles. Le projet Always, lancé cri 1993, rassemble dix-huit centres de recherche de six pays de l’Union européenne, afin de mettre à la disposition des agriculteurs de nouveaux systèmes de cultures d’arbres mieux adaptés à l’environnement et aux exi­gences du marché. Cependant, et tel que le stipule l’objectif du projet, “la production de bois de grande qualité sur des terrains agricoles en association ou non avec des cultures ou de l’élevage pose des problèmes de choix des essences, de lutte contre la végétation herbacée et de pro­tection contre les rongeurs et... les cervidés”.

Des milliers d’hectares autrefois cultivés sont aujour­d’hui plantés soit d’essences à croissance rapide, comme le douglas, qui permet de valo­riser la plantation sur une génération humaine, soit d’essences précieuses, tel le merisier ou l’érable sycomore. Et là, les problèmes commen­cent car ces variétés d’arbres sont très appétissantes pour le grand gibier. Les forestiers demandent alors des plans de chasse visant à réduire de façon plus que significative les popu­lations de grands animaux.

Pour le chasseur la déprise agricole de montagne peut donc conduire à plusieurs cas de figure. Tout d’abord, la friche conquiert de façon anarchique le milieu cultural. Ceci ne provoque pas de réactions anta­gonistes de la part des pro­priétaires du foncier, car les zones devenues incultes ne présentent pas d’intérêt finan­cier majeur. Dans cette circonstance, si aucun acteur n’inter­vient, que ce soit au niveau des collectivités locales ou régio­nales, le milieu se referme inexorablement. La petite faune de montagne quitte ces terri­toires et c’est alors toute une chasse qui disparaît au profit d’une autre. Le grand gibier a pris le dessus. Les chiens à courtes quêtes remplacent les chiens d’arrêt et les armes rayées succèdent aux fusils à canons lisses. Parfois, des pas­sionnés réagissent. Au travers d’aides financières apportées par les fédérations de chas­seurs, les mairies et les conseils généraux, des travaux très lin-portants de réhabilitation des milieux sont entrepris. Grâce aux broyages de rhododen­drons, aux débroussaillements massifs et aux écobuages diri­gés, une certaine diversité fau­nistique peut être maintenue.

Un changement d’état d’esprit

Si par contre, les terrains libérés par l’agriculture font l’objet d’une mutation vers une forêt de production, les choses de­viennent très compliquées. Il faut concilier l’arrivée en force du grand gibier, facteur po­tentiel de dégâts, et la venue d’essences souvent appétentes. Les chasseurs n’y sont pas tou­jours préparés, les propriétaires non plus Chaque partie doit écouter l’autre. On retrouve cette dualité lorsque l’agricul­ture de montagne se concentre sur des zones où le travail est plus aisé. De nouveaux pro­duits, souvent labellisés et destinés à la consommation apparaissent sur le marché. Les agriculteurs comptent sur un rendement optimum et voient parfois d’un mauvais oeil ce grand gibier concurrent ali­mentaire supposé des animaux domestiques.

La déprise agricole a déjà provoqué d’énormes change­ments au niveau des chasseurs montagnards. Le chamois n’est plus le seul grand gibier. Il a fallu appréhender le chevreuil, le sanglier puis le cerf~ Pour les passionnés de petit gibier, les journées de chasse deviennent relativement rares. De plus, lorsque le tourisme ou l’écono­mie locale ne peuvent assurer des revenus convenables, l’exode devient inévitable. Bon nombre de membres de sociétés de chasse n’habitent plus le territoire de celles-ci. Le dialogue avec les acteurs agriculteurs ou forestiers locaux devient alors difficile. Cependant, une mutation des esprits s’est opérée. De plus en plus de groupements d’intérêts agro-sylvo-cynégé­tiques (GIASC) se créent. Le partenariat ainsi formalisé sous une forme associative fonc­tionne bien et fait tous les jours ses preuves.

La déprise agricole en mi­lieu montagnard a certes pris de l’ampleur. Néanmoins, le chasseur peut trouver là une véritable occasion de participer et de s’intégrer au changement.

Dans certains cas il peut même en devenir le moteur. L’avenir sera une chance pour le grand gibier, un espoir modéré mais réel pour le petit gibier, et un vrai défi pour les chasseurs.

L’observatoire des galliformes de montagne

Conséquence de l’évolution du milieu montagnard, l’observatoire des galliformes de montagne (OGM) est chargée de coordonner et de synthétiser l’ensemble des données recueillies sur le petit gibier de montagne. Les fédérations départementales de chasseurs, I’ONCFS, les parcs nationaux et les parcs naturels régionaux, tous membres de l’observatoire, assurent la collecte des informations. L’OGM a une emprise nationale et ses domaines d’activité relèvent de cinq grands thèmes : le suivi de l’aire de répartition des espèces, la cartographie précise des habitats, le suivi des effectif,, le suivi des prélèvements et l’inventaire des actions de préservation des différentes espèces. Tout ceci se traduit concrètement par les différents comptages de printemps et d’été, le dépouillement des carnets de prélèvement et la mise en place des aménagements de terrain. L’ensemble des données est traité par une importante logistique informatique articulée autour d’un système d’information géographique (SIG). De la collecte des informations au financement de certains aménagements importants, en passant par les divers comptages. Les chasseurs sont donc totalement impliqués dans l’observation de l’évolution du milieu montagnard.

(Extrait de Revue Nationale de la Chasse 2002)

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