L'ours, bête humanisée ?

 

Lorsqu'il s'agit de l'animal, et plus spécialement de l'ours qui nous préoccupe, tous les excès de langage sont possibles. Une chienne ou un chien devient une fille ou un fils, la maîtresse et le maître deviennent maman et papa et la bête devient la maîtresse en réglant toutes les règles de vie de leurs propriétaires (excusez-moi, leurs parents… !) en prenant le pas sur les humains c'est-à-dire sur leurs propres enfants.

L'ours n'est pas exclu de ce comportement bêtifiant de nombreuses personnes. A la suite de la mort de Palouma d'une banalité accidentelle, certains pleurent, d'autres portent pratiquement le deuil, tandis que sur les forums certains réclament de la dignité pire qu'à l'occasion du décès du Pape. Ces excès de langage et de comportement, conséquence de la stupidité ou de la manipulation d'une poigné de lobbyistes, dont certains relèvent plus du comportement sectaire que militant, font oublier que nous avons affaire à une bête et non à un humain et qui plus est une bête sauvage qui évolue dans un milieu naturel tout aussi sauvage qu'hostile.

Pire encore. Personne ne s'est ému du sort qu'un Préfet voulais réserver à des chèvres revenues à l'état sauvage depuis prés de 50 ans en Ariège, on trouve normal de tuer un sanglier qui a eu l'audace de s'introduire dans un milieu urbain, personne ne s'émeut de la disparition totale et définitive du bouquetin des Pyrénées et mieux encore, aucun pro-ours ne s'émeut des centaines de brebis massacrées et blessées dans les estives ou dans les enclos à proximité des villages et des fermes en allant même jusqu'à estimer que c'est bien fait pour les éleveurs (forme élégante d'expliquer qu'ils souhaitent le dialogue)

Mais l'ours est quelque chose d'intouchable, qui a tous les droits, et envers lequel nous devons avoir tous les égards. L'ours devient une sorte d'emblème, un animal social et humanisé comme nous le fait remarquer dans Le Monde, Jean-Yves Naud. Une analyse des comportement qui doit nous interpeller sur notre devenir d'humain : évolution ou régression ?

La bête humanisée


Baptisé Sarousse, un cinquième ours en provenance de Slovénie a été lâché dans la nuit du 21 au 22 août dans les Pyrénées. Cette femelle âgée de 7 ans et pesant 112 kg est "parrainée" par l'actrice Valérie Lemercier et le chanteur-compositeur Alain Chamfort.

Il y a quelques semaines le quatrième ours slovène implanté de force et à grands frais dans les Pyrénées ne donnait plus signe de vie. Le radio-émetteur qu'on lui avait greffé restait muet et la ministre de l'écologie du gouvernement de Dominique de Villepin ne cachait alors ni ses angoisses ni son ire. A l'acmé de la tragédie, Nelly Olin déclara, vibrante, sur les ondes radiophoniques de France Bleu Gironde : "Si je retrouve Balou assassiné, d'abord il y aura un dépôt de plainte et, si nous retrouvons les coupables, je peux vous assurer qu'ils seront sévèrement punis."

Assassinat ?
Au même moment on n'est pas allé jusqu'à ces extrémités linguistiques et pénales en Bavière où, au sujet de Bruno, on a prudemment parlé d'abattage. Egalement d'origine slovène, venu du Haut Adige italien où les hommes pensaient pouvoir le cantonner, Bruno avait choisi de découvrir les charmes des paysages du Tyrol et de Bavière, mais aussi des brebis et des volailles. Mal lui en a pris. On murmure, en Bavière, qu'il s'approchait dangereusement des fermes et des élevages. On murmure aussi que son comportement "atypique" laissait craindre que ce plantigrade ne commette le péché de s'attaquer à l'homme.

Premier ours brun à fouler le sol allemand depuis cent soixante-dix ans, Bruno a été abattu, à l'aube du 27 juillet, par des chasseurs, à qui les autorités avaient promis qu'ils ne feraient pas l'objet de représailles. Comment la nation allemande allait-elle pouvoir élaborer son travail de deuil ? Nous le savons depuis peu.

Faute d'avoir été "naturalisé", l'animal va être "immortalisé" sous la forme d'une peluche produite à 2 000 exemplaires par l'entreprise Margarete Steiff, l'un des grands noms de la peluche allemande. Le jouet - mais qui oserait encore parler ici de jouet ? -, long de 30 centimètres et commercialisé au prix de 49,90 euros, portera un noeud noir en signe de deuil. Bruno sera aussi "immortalisé" sur tissu. Plusieurs tee-shirts seront bientôt disponibles via la Toile, l'un d'eux le montrant sous les traits de Che Guevara.

Ces deux exemples ne sont pas les seuls à témoigner de l'évolution du regard porté par les hommes sur les bêtes, sur l'anthropomorphisme grandissant concernant ces derniers et sur les dangereuses confusions qui en résultent. Dans le gouvernement de Villepin, Mme Olin n'est pas la seule à faire oeuvre de confusion.

Le 7 juin, à Vernon (Eure), une fillette de 10 ans était sévèrement mordue au bras par un rottweiler qui s'était brusquement jeté sur elle dans la rue. Le 9 juin, une fillette de 17 mois décédait à Sevran (Seine-Saint-Denis) après avoir été mordue au visage par un molosse de race american staffordshire au cours d'un dîner familial. Le ministère de l'intérieur estime qu'il y a environ 80 000 chiens dangereux en France, dont près de 9 000 chiens qualifiés d'animal "d'attaque". Saisi de cette question et évoquant le cas d'un chien "réputé dangereux trouvé sur la voie publique sans laisse ni muselière", Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur a déclaré : "S'il (ce chien) ne présente pas toutes les qualités de respect de la loi, lui et son propriétaire, l'animal sera euthanasié."

Ainsi donc, l'"euthanasie" après l'"assassinat".
Il y a peu encore, on aurait, plus simplement, "abattu" ou "piqué" sans autre forme de procès un chien capable, au cours d'un repas familial, d'arracher le visage d'un enfant âgé de 17 mois. C'est encore la pratique de l'"euthanasie" que l'on retrouve dans tous les communiqués officiels des ministères de l'agriculture dès lors qu'il s'agit, pour des raisons sanitaires, de faire disparaître des bovins tenus pour porteurs de l'agent pathogène responsable de la vache folle ou les oiseaux directement exposés au virus de la grippe aviaire. Quant à l'abandon d'un animal domestique sur la voie publique par ceux qui ne veulent plus être ses "maîtres" - comportement malheureusement fréquent à l'approche des vacances d'été - la fondation Trente millions d'amis y voit une "pratique barbare".


NOUVELLE RÉVOLUTION COPERNICIENNE ?

Tous ces symptômes ne peuvent être pleinement saisis sans être replacés dans un contexte qui voit progressivement s'effacer des frontières tenues pour indélébiles depuis que l'homme chasse et domestique les animaux. Il y aura bientôt trente ans une Déclaration universelle des droits de l'animal était solennellement proclamée à Paris, au siège de l'Unesco. Révisé ensuite par la Ligue internationale des droits de l'animal ce texte considère, en préambule, que "la Vie est une, tous les êtres vivants ayant une origine commune et s'étant différenciés au cours de l'évolution des espèces". Il considère encore que "tout être vivant possède des droits naturels et que tout animal doté d'un système nerveux possède des droits particuliers". Partant, toute vie animale a droit au "respect" et l'animal mort "doit être traité avec décence". Corollaire : "La personnalité juridique de l'animal et ses droits doivent être reconnus par la loi."

En avril 2002, lors de la campagne présidentielle, Jacques Chirac évoquait la nécessité, dans le cadre de la réforme de l'Etat, d'obtenir que "les droits des animaux soient réellement préservés". En juin 2004, Dominique Perben, alors garde des sceaux, confiait à Suzanne Antoine, présidente de chambre honoraire à la cour d'appel de Paris, une mission de réflexion sur "le régime juridique de l'animal". Dans son rapport, Mme Antoine fournit à cette fin une série de propositions juridiques de modification du code civil. "La préoccupation sociale de la protection animale fait désormais l'objet de débats sur les frontières de l'humanité et de l'animalité, sur la légitimité de la prééminence de l'homme dans la nature, ces débats étant au surplus alimentés par l'écologie et l'"éthique environnementale". "L'animal s'est déréifié et humanisé", écrit-elle, avant d'ajouter : "L'inverse étant tout aussi vrai : l'homme se trouve relié à l'animalité dont il est issu."

Faut-il voir là le progrès d'une nouvelle révolution copernicienne ? S'agit-il, plus simplement, d'une nouvelle forme de régression collective ?

Auteur : Jean-Yves Nau
Source : Le Monde du 24 août 2006

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Réactions
Reçu de Bernadette et transmis au journal Le Monde


Régression, certes. Retour au totémisme. Les dieux sont morts, le bon sauvage est mort, vive le bon animal sauvage, gloire et honneur à la peluche. Prosternons-nous.
Merci Mr Nau.

CHAGRY

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Les droits des animaux ne sont pas "réactionnaires"


Ces barbares saisissent ce chien...", pouvait écrire Voltaire. Mais Jean-Yves Nau, dans un article du Monde du 25 août intitulé "La bête humanisée", ne partage pas du tout cette opinion, puisqu'il raille ceux qui qualifient de "barbares" les auteurs de mauvais traitements infligés aux bêtes.

Prenant prétexte d'infantiles abus de langage et d'anecdotes navrantes, au sujet de la problématique réintroduction des ours dans les Pyrénées, il passe à côté de ce qui représente un combat porteur d'avenir, à savoir l'institution de droits pour les animaux. De telles mesures juridiques relèveraient selon lui d'une régression anthropomorphique, qu'il qualifie bizarrement de "nouvelle révolution copernicienne". J'essaie de comprendre : car, même au cas où il aurait cru amuser ou parler par antiphrase, son mot d'esprit ne fonctionne guère.

Ce qu'on désigne en effet par révolution copernicienne, c'est la transformation, du XVIe au XVIIIe siècle, des idées scientifiques et philosophiques ayant accompagné le changement de représentation de l'Univers. Or l'héliocentrisme (idée que la Terre tourne autour du Soleil et non l'inverse) semble un modèle trop général pour prendre en charge une mutation décisive des représentations du rapport de l'homme aux autres vivants.

La qualification adéquate pour désigner la prétendue humanisation de la bête aurait pu être, à la rigueur, "l'animalisation de l'homme", opérée jusqu'à un certain point par la "révolution darwinienne". Avec la consolidation de la théorie de l'évolution par la génétique - plus de 99 % de gènes identiques entre l'homme et le chimpanzé -, on a changé de paradigme et il ne sert à rien de rameuter la vieille métaphysique du propre de l'homme.

Freud avait nommé les auteurs des trois grandes blessures narcissiques infligées à l'humanité : Copernic, qui avait mis fin au géocentrisme, Darwin, qui avait ruiné l'anthropocentrisme, et lui-même, qui avait renversé le règne sans partage du conscient. C'est dire que la révolution dont parle Jean-Yves Nau a déjà eu lieu, et qu'il suffit de lire The Descent of Man, qu'on doit traduire par "l'ascendance de l'homme", pour comprendre le formidable bond en avant qui s'est opéré dans la manière de se représenter tout à la fois la généalogie des espèces et les nouveaux devoirs impartis aux hommes. Certains chercheurs ont du reste souligné que les avancées de l'éthologie constituaient une quatrième blessure narcissique.

Brocardant un certain nombre de résolutions internationales et d'initiatives françaises en faveur des animaux, M. Nau ne marque-t-il pas son rejet du nouveau code pénal, pour lequel les animaux ne sont désormais plus des choses mais, bel et bien, des personnes juridiques ? La notion de "personnalité juridique" ne se confondant pas avec celle de "sujet de droit" ne tend aucunement à effacer la frontière entre l'humanité et l'animalité. L'animal ne se trouve plus soumis au seul droit de propriété, le code pénal punissant d'amendes les mauvais traitements.

L'abusus, prérogative du propriétaire, se voit donc limité dans l'intérêt de la bête elle-même, qui n'est plus une chose ou un bien, pour autant qu'on classe les actes de cruauté envers les animaux dans une catégorie distincte de crimes et délits : ni contre les personnes, ni contre les biens, ni contre l'Etat, la nation, la paix publique, l'humanité. On doit penser que, comme l'écrit un juriste contemporain, cette catégorie inédite de crimes et délits, "naviguant entre les biens et les personnes", ne pourra pas subsister longtemps telle quelle. Ce qui est avouer que beaucoup reste à faire, ne serait-ce que pour se mettre en accord avec le droit européen.

Enfin, puisque l'article s'en prend aux hommes politiques au pouvoir, stigmatisant chez eux une démagogie animalière, il faut rappeler que ce sont des hommes de progrès, qui, en France, au XIXe siècle et même au début du XXe ont défendu, contre la droite catholique, l'idée d'un droit des animaux : Grammont auteur de la première loi de protection, Michelet, Hugo, Larousse, Zola, Schoelcher, Clemenceau. Ils ne craignaient pas, ces républicains, qu'on les soupçonne d'aller à contre-courant de l'émancipation humaine quand ils réclamaient l'élargissement du cercle de ceux qui ont ou devraient avoir droit au droit : ils y voyaient un véritable accroissement d'humanité.

Pour eux la régression, la "réaction" consistait bien plutôt à reconduire la vieille tradition cartésienne, mécaniste et spiritualiste, celle qui enseigne le mépris envers la sensibilité d'êtres vivants non humains.

Auteur : Elisabeth de Fontenay, philosophe.
Source : Le Monde du 09.09.06

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