"Martin ? Pourquoi ? Pourquoi lours sest il toujours
appelé Marti, Martin ? On dit bien quun Saint homme avait
un âne quil appelait Martin. Lours survint et mangeât
lâne. Pour le punir, le saint homme lobligeât
à porter son baluchon et lappela Martin à son tour.
Mais pourquoi lâne sappelait Martin ? Vers les cimes
des Pyrénées, il y a beaucoup de Peyre Saint Martin, (Pierre
Saint Martin). Ces pierres divisoires rappellent que Saint Martin savait
partager, dun coup dépée, son manteau avec
un vagabond. Peut être le nom de Martin fut-il donné à
lours, qui hantait ces hauteurs, par sympathie pour ce grand saint.
Comment se fait
il que cet ami Martin ait été amené à disparaître
de nos montagnes et pourquoi sa réintroduction pose tant de problèmes?
On peut penser,
en fait, quil y a un siècle, lours était un
commensal de lhomme dans les Pyrénées. Il a disparu
en même temps que loccupation paysanne de la montagne et
à cause de cette disparition. On peut, sans doute, réintroduire
quelques ours exotiques. On ne réintroduira pas lagriculture
de montagne. Et ne vaudrait-il pas mieux laisser les ours sauvages dans
leur lointaine Slovénie, où ils sont heureux, plutôt
que de les exiler dans les espaces pyrénéens, désertés
par les paysans et peuplée maintenant de touristes.
On ne sait si Pyrène,
fille du Roi des Bribyces (en Cerdagne), fiancée délaissée
dHercule, et partie à sa poursuite, fut mangée au
loup ou bien à lours. Hercule lui fit une tombe et, comme
toujours, il exagérait un peu : cette tombe devint une chaîne
de montagne : les Ptrénées.
Plus prosaïquement,
au début de laventure humaine, aux temps préhistoriques,
les premiers pasteurs nomades ont, sans doute, pénétré
les Pyrénées par le haut, par les Soulanes, les Serrats
(les moraines), les Espounes (les tourbières), les Oules et les
Oulettes (auges glaciaires), les hauts plateaux et les crêtes.
Les ubacs, les vallées et les piémonts étaient
encombrés de forêts denses et donc impropres au pâturage.
En été,
les chèvres, les brebis, et les vaches prenaient, spontanément,
le chemin des hauteurs, car elles étaient attirées par
lherbe riche de la haute montagne. Les hommes suivaient leur bétail
et vivaient nombreux avec lui, en altitude, à la fin du printemps,
en été et au début de lautomne. On ne sait
quel tribut lours prélevait, alors, sur les animaux et
sur lhomme. Lours était déjà un animal
mythique, des gravures rupestres et des galets ornés le figurent
souvent.
Laugmentation
de la densité de la population, à lépoque
historique, nécessita le défrichement des piémonts,
des vallées et des pentes. Les forêts basses furent abattues.
Des près de fauche, des champs de culture et des parcours dégagés,
remplacèrent la forêt. En bordure des près, les
frênes remplaçaient les chênes. Leur émondage
fournissait des ressources fourragères en fin de saison et des
fagots pour lhiver.
Lhabitat
comme les cultures se situèrent de plus en plus haut. Les maisons,
les vergers et les jardins, furent créés, au plus près
de ces terres de production, à des altitudes de plus en plus
élevées. La forêt haute fut transformée par
la cueillette, le pâturage, le ramassage du bois mort, le prélèvement
du bois doeuvre. Les feuilles de hêtre étaient ramassées
pour faire de la litière. Le bétail propageait les graines.
Lhomme protégeait les végétaux productifs.
La forêt pacagée était souvent claire, engraissée
par les déchets animaux, riche en fruits et en graines, passant
au près bois, puis à la pelouse dans les hauteurs.
Cette évolution
culmina vers 1850, un peu plus tôt à lest des Pyrénées,
un peu plus tard à louest. La population pyrénéenne
était alors maximale, les effectifs de bétail aussi. A
cette époque, il nétait pas rare de rencontrer en
montagne, des champs de céréales, de raves ou de pommes
de terre, des potagers et des vergers aussi, jusquà 1.500
à 1.800 mètres daltitude. Les bergers et les troupeaux
fréquentaient les hauteurs jusquà plus de 2.500
mètres pendant les mois dété. Lhomme
et son bétail occupaient presque toute la montagne. La densité
doccupation atteignait alors, en bien des endroits, la capacité
de charge maximale du milieu montagnard. La culture dans les meilleurs
sols, la production de foin dans les vallées, le pâturage
dans les versants, la transhumance dans les estives, concurrençaient
partout la forêt.
La forêt
pacagée était indispensable à léconomie
paysanne. La « Guerre des Demoiselles » en Ariège,
la révolte larvée de Castelloubon dans les Hautes Pyrénées,
furent, au dix neuvième siècle, les signes tangibles de
cette surpopulation et de ce surpâturage.
Un grand oncle
forestier qui sattachait, un peu plus tard, vers 1890, à
la protection contre les éboulements du Péguère,
et du Lisey à Cauterets, ainsi que du Capet à Barèges,
était en chicane permanente avec les syndicats de pasteurs de
la rivière de Saint Savin ou du Pays Toy, tant il craignait les
ravages du bétail. Il était persuadé, comme beaucoup
de forestiers de lépoque, que la transhumance était
responsable du faible boisement de la haute montagne. Les botanistes
sont revenus là dessus depuis. La forêt pyrénéenne
de haute montagne serait largement climatique.
Dans toute la chaîne
des Pyrénées, densément habitée et travaillée,
lhomme occupait presque tout le domaine de lours. Celui-ci
trouvait dans la forêt, et dans les hauts versants les fruits
et les graines, les insectes et le miel sauvage, ainsi que les petits
animaux dont il se nourrissait. Il complétait parfois ce régime,
par quelques emprunts aux vergers et aux champs de céréales,
de raves ou de pommes de terre. La nourriture de lours était
pour une grande part liée aux activités de lhomme.
Lours, maladroit à la chasse était plutôt
frugivore. Il sattaquait peu au bétail, bien protégé
par les courageux chiens Patous.
Comme les Bohémiens
dEurope centrale, les pyrénéens (les ariégeois
surtout) savaient dresser lours et quelques oursons capturés
jeunes, étaient dressés puis promenés dans les
foires où, un anneau dans le nez, ils dansaient pour la joie,
parfois apeurée, des badauds de la plaine. Les Oussalets, ces
intermittents du spectacle, avaient tant de succès, au dix neuvième
siècle, quon importait déjà des oursons des
Carpathes pour satisfaire à la demande. Le Curé de Pamiers
avait convoqué, devant son église (une carte postale dépoque
en fait foi), deux montreurs dours et leurs bêtes, le jour
de la séparation de lEglise et de lEtat, pour empêcher
la troupe de faire linventaire des biens de lEglise.
Lours était
dépendant de lhomme. Si parfois lours sen prenait
à lhomme, cétait souvent de manière
fortuite, au hasard dune rencontre imprévue. Bien sûr
il y avait quelques mauvezins, (quelques mauvais voisins) parmi les
ours, comme parmi les hommes. Des rencontres impromptues finissaient
mal. Des teigneux réglaient leurs comptes. Il y avait aussi,
et surtout, les chasseurs venus des villes Les paysans étaient
trop pauvres pour pouvoir chasser efficacement. Leffectif des
ours est ainsi lentement passé de quelques centaines vers 1800,
à une ou deux dizaines en 2000.
Connaissant les
ressources abondantes de chaque vallée, lours était,
en général, sédentaire. Lours était
à lépoque un commensal du paysan, inféodé
au domaine exploité par celui-ci et par son bétail. Cétait
un voisin encombrant, mais tenu en lisière.
Parmi les grands
fauves, lours a toujours eu une place spéciale. Dabord
ce plantigrade, dressé sur ses courtes jambes, a une silhouette
proche de celle de lhomme. Aussi lours, un peu, comme la
Marmotte et le Loir, hiberne (hiverne ?) en hiver et se réveille
au printemps, lorsque les montagnards, lassés par la durée
de lhiver, sapprêtent à fêter le renouveau.
Lours, qui séveille alors, est associé à
la fête. Enfin, avant le christianisme, des os de marmotte ou
de loir étaient souvent placés dans les sépultures
humaines, en gage de résurrection. Lours aussi était
chargé de ce symbole.
Le folklore pyrénéen
reflète à la fois cette importance de lours et cette
proximité de lhomme à lours. Lours y
est souvent présenté de manière sympathique. Des
ourses auraient recueilli et allaité des bébés
abandonnés. Lourson avait toujours la sympathie de tous.
Dailleurs bien loin des Pyrénées, Théodore
Roosevelt ayant épargné un ourson, lors dune partie
de chasse, la mode du Teddy Bear fut lancée aux Amériques.
Nounours a depuis conquis le monde.
Certains récits
folkloriques vont même jusquà accuser lours
de séduire parfois les femmes et de les garder quelque temps
dans sa tanière, comme un voisin irrespectueux et charmeur. Jean
de lOurs aurait été, selon la tradition, le produit
dune telle union. Il en aurait gardé la toison et la force,
tout en étant galant homme.
Mais le siècle
dernier a vu la désertification agricole des Pyrénées
se produire inexorablement, touchant aussi bien les populations que
le bétail. Lévolution commencée plus tôt
à lest de la chaîne, sest propagée vers
louest. En Ariège, lactivité agricole a cessé
il y a plus dun siècle. La forêt envahit par le bas
la montagne. Le paysage est fermé maintenant. En Béarn
subsistent les derniers bastions de montagne humanisée. Dans
lensemble des Pyrénées, il ny a plus de champs
cultivés au-delà de 600 à 800 mètres. Les
prairies de fauche ne sont conservées que si elles sont exploitables
de manière mécanisée. Les près, trop pentus,
autrefois fauchés, sont pacagés maintenant avec des clôtures
électriques. Mais le bétail actuel est trop lourd pour
ces sols de pentes fragiles et cette exploitation ne dure pas.
Les pentes non
pâturées se couvrent de noisetiers et de bouleaux. Avec
le réchauffement de la planète, des arbres, noisetiers
et bouleaux encore, montent plus haut sur les versants, au-delà
de la forêt. Il ny a plus de pâturage en forêt.
Les fraises des bois, les framboises et les myrtilles sont devenues
rares. Les estives sont de moins en moins fréquentées
et les genévriers y prospèrent. Les troupeaux qui transhument
encore sont laissés, lété, sans berger, dans
les hautes vallées. En dehors du Béarn, il ny a
plus (sauf exception) de bergers permanents, transhumant aux estives.
Le bétail en transhumance est de moins en moins nombreux. Dailleurs,
aux fêtes de la transhumance, on rencontre, parfois, plus de touristes
que de brebis.
Les causes dun
exode rural aussi complet sont multiples et tiennent notamment au développement
des activités industrielles et de service à proximité
de la montagne, au dix neuvième siècle. La guerre de quatorze
a décimé la population rurale. La diminution de la natalité
sest manifestée en montagne comme ailleurs. Du côté
français, les Pyrénées ne sont pas une montagne
profonde. Les piémonts et la plaine sont tout proches. Lexode
est facile. Le métier de paysan en montagne est dur et ne rapporte
guère. Le pastoralisme transhumant demande aux bergers des servitudes
dun autre âge. Il sapparente au grand nomadisme qui
disparaît partout dans le monde, même dans les pays les
plus pauvres. Au Sahel, les Maures, les Touaregs et les Peuls, ont du
mal à trouver des bergers pour leurs longues transhumances.
Aujourdhui,
lagriculture de montagne, grande consommatrice de main duvre,
ne peut quexceptionnellement être modernisée. Il
lui faut des productions très spéciales et de grande qualité,
pour être rentable. Lélevage transhumant est encore
plus difficile à maintenir, car on ne peut exploiter que des
estives bien équipées et desservies par des chemins carrossables.
Il faut aussi que la population rurale soit encore nombreuse et motivée.
La montagne nest
pas vide pour autant. Des résidences secondaires ont envahi les
villages désertés et leurs abords. Quelques nouveaux résidents
permanents sinstallent dans les villages. De ci, de là,
des élevages nouveaux, plus ou moins artificiels,plus ou moins
définitifs, apparaissent, de Lamas, de Vigognes ou de chiens
Huskies. Les touristes sont nombreux dans les résidences secondaires,
les hôtels, les gîtes, les campings, les mobil-homes et
les refuges. Ils occupent maintenant, à grand bruit, pendant
lété, une grande partie de la haute montagne. Mais
ces habitants nouveaux ne créent pas un milieu favorable à
lours. Ils ne cultivent pas et nentretiennent guère
la nature. Sils apportent beaucoup de déchets. Ils napportent,
ou ne créent, aucune nourriture.
Et Lours
dans tout cela?
La population des
ours dans les Pyrénées a beaucoup diminué dans
le même temps, surtout par suite de la chasse, qui nincombait
que pour une faible part aux paysans. Lours a disparu de nombreux
pays dEurope. Cest une espèce menacée et les
pays européens ont signé une convention pour la sauvegarde
des espèces menacées. La sauvegarde de la biodiversité
en dépend. On évalue la biodiversité en nombre
despèce et si lours disparaît, cest une
espèce de moins et la biodiversité diminue. (Connaissant
les ambiguïtés de la notion despèce, et le
faible pourcentage despèces scientifiquement connues, il
faudrait peut être que les naturalistes trouvent un moyen moins
sommaire dévaluer la biodiversité).
Lours des
Pyrénées est devenu un symbole, car il est peu dendroits
en Europe, où cette espèce subsiste encore. Beaucoup de
pays qui ont soigneusement éliminé tous leurs ours, reprochent
aux français de ne pas savoir conserver les leurs dans les Pyrénées.
Parmi les touristes les résidents secondaires et les voisins
de la montagne, quelques spécialistes de biologie, (que lon
appelait autrefois lHistoire Naturelle), sont de farouches partisans
du retour de lours. Sous leur inspiration, des communes (peuplées
surtout de résidents secondaires) se sont prononcé pour
sa réintroduction. Ceci a enchanté les autorités
bruxelloises. Quelques réintroductions ont été
tentées ces dernières années. Mais les ours, originaires
de Slovénie, ainsi réintroduits, ne paraissent pas trouver
dans le milieu montagnard actuel, la tranquillité et la nourriture
que les ours pyrénéens trouvaient autrefois. Comme il
ny a plus de nourriture dorigine humaine, lours doit,
pour se nourrir, parcourir de bien plus grands domaines. Les ours ne
sont plus sédentaires et se déplacent tout au long de
la chaîne. Un ours réintroduit, aurait même engrossé
toutes les ourses du massif. Les spécialistes craignent, maintenant,
la consanguinité. Les bêtes sauvages ne sont plus ce quelles
étaient. A la suite du décès récent et malencontreux
dune ourse de la vallée dAspe, les pouvoirs publics
ont rapidement réintroduit cinq nouveaux ours, en attendant dix
autres.
Et la montagne
aussi nest plus ce quelle était. Le milieu montagnard
pyrénéen nest plus favorable à lours.
Il ny trouve plus, à proximité, la nourriture qui
lui est nécessaire. La réintroduction de nombreux individus
exotiques, risque, peut être, de représenter une charge
trop forte pour ce milieu appauvri. Lours devra courir la montagne
dune extrémité à lautre, pour trouver
sa nourriture. Certaines années la sècheresse ou le froid
ne permettront pas la disponibilité dune nourriture suffisante.
Lours descendra, alors, dans les vallées pour fouiller
les poubelles des agglomérations voisines, comme font les Grizzlys
autour du Yellowstone Park. Placé dans un milieu quil na
pas choisi et qui lui sera hostile, lours sera plus agressif.
Sa cohabitation avec la population humaine actuelle de la montagne pyrénéenne,
sera, sans doute, beaucoup plus difficile que celle qui existait autrefois.
Si lours
des Pyrénées est en train de disparaître, ce nest
pas la faute des paysans. Cest probablement et, au contraire,
par ce que les paysans sont partis, (ce qui a appauvri le milieu montagnard),
que lours a disparu. Cest aussi, par suite des modes de
vie des nouveaux habitants de la montagne, que le milieu favorable à
lours se réduit encore, tous les jours
La sauvegarde de
la biodiversité de la planète est nécessaire, mais
on ne peut faire revenir lours dans tous les pays et dans tous
les massifs. Ne vaudrait-il pas mieux raisonner à léchelle
de lEurope et rechercher les territoires où la survie de
lespèce est encore vraisemblable, plutôt que de disperser
les efforts dans des régions qui ne sont plus adaptées
à la survie de cette espèce.
Ne serait il pas
plus raisonnable de laisser chez eux dans les massifs profonds de Slovénie
les derniers ours dEurope, plutôt que de les exiler et de
les clochardiser dans les banlieues pyrénéennes.
Auteur : Jacques
de Boissezon:
Source : Nouvelle
République des Pyrénées du 14 août 2006