La réintroduction du paysan

 

Après la réintroduction de l'ours dans les Pyrénées, du lynx ibérique dans la Sierra Morena, du gypaète barbu dans les Picos de Europa, du hibou grand-duc à Orihuela et du lièvre du Piornal à Soria, et avant qu'ils fassent de même avec la crécerelle et le grand tétras, le temps est venu de réintroduire le paysan, le montagnard, dans la montagne.


Dans la séquence de contrôle et gestion de l'information génétique qui coule à travers les gènes, puis de ceux-ci aux espèces et enfin aux écosystèmes, on avait oublié la présence active d'un animal rationnel – le paysan, sous espèce : des montagnes. Depuis des siècles il avait régulé, encouragé, restreint ou amélioré les flux entre les animaux et les plantes, entre le sol et le voile du ciel, déterminant ce qui devait aller aux céréales ou aux forêts permanentes des fruits d'automne, ou à la Carbayera [nom d’une forêt de chênes centenaires, 500 ans pour certains, dans la municipalité de Gijón]. Et ce n’est pas tout. Avec ses mélanges et sélections il avait créé des centaines de nouvelles races d'animaux et de plantes - de la vache ratina au châtaignier valduna - et sa pratique avait atteint le point d’équilibre entre les parties. Et tout cela alors qu’il ne n’avait jamais été à l’université, mais, ce qui est pire, que l'université n’avait jamais été jusqu’à lui.

Tout au long de l’année au rythme des saisons, avec une précision chirurgicale et une perception d’alchimiste, les flux d'énergie du soleil, de l'eau qui met en mouvement les moulins, de la gravité, de l’herbivore, du prédateur, de l’animal de trait et du porc recycleur, arrivaient et se retiraient tour à tour, en cycles principaux et secondaires, en chaînes d’alimentation et réalimentation. Le paysan était alors le chef d'un grand orchestre symphonique brandissant la baguette avec laquelle il interprétait la partition du lieu où, et en fonction duquel, il avait été éduqué. Il harmonisait tous les instruments de la nature pour survivre et faire en sorte qu’aucun d’entre eux, qu’aucune de ses notes, ne puisse pas ne plus exister l'année suivante.

Mais le paysan s’en est allé, ou on l’a jeté de la montagne. Et la confusion s’est emparé du lieu. Certaines espèces ont pu s’en tirer, d'autres ont perdu et ont fini par disparaître. Alors ils sont venus de l’extérieur avec des solutions ... "on va planter des pins dans les montagnes" disaient les uns, "non, non, non, disaient les autres, on va réintroduire des cerfs et ensuite on l’appellera espace naturel".

Bientôt la mosaïque des terres, prairies, collines, toxales pa Rozu [en parler asturien les zones où l’on récoltait ajoncs et fougères pour la litière du bétail], estives et zones d’hivernage s’est estompée. Le paysage est devenu grossier, monotone et le matorral [friche couverte d’arbustes et buissons] s’est répandu comme cholestérol chez les obèses. Aucune solution n’apparaissait. Les terres que les paysans avaient revêtues d’un costume qui s’étendait sur la nature, commencèrent à se dénuder. Le costume tombait en lambeaux, usé jusqu’à la corde par négligence. Pendant ce temps, les scientifiques et analystes inventoriaient et cartographiaient une par une les plantes, et les bureaucrates négociaient à l'UNESCO une nouvelle reconnaissance honorifique pour la montagne [Allusion aux zones protégées de biosphère nombreuses dans les Asturies]. De leur côté, partis politiques et appareil gouvernemental listaient les espèces dans les bulletins officiels et éditaient de luxueux livres de montagnes, et merci Photoshop ! Et il a été interdit de couper les chênes-verts et de regarder du coin de l’œil le grèbe huppée.

Mais personne ne se souvenait que, avant tout cela, à peine quelques décennies plus tôt, existait un consensus, partagé par la communauté et transmis oralement, écrit seulement dans des ordonnances, qui, en tant que norme locale et religion laïque obligatoire, règlementaient les formes, les procédures et les usages. Les ordonnances des paysans étaient à la montagne ce qu’est la Constitution pour un État démocratique.

Personne ne semblait se rendre compte que le monde existait indépendamment de notre capacité à y mener des recherches. Les gardes sont arrivés, les mille normes différentes, les procureurs de l'environnement, et maintenant les touristes viennent voir les ours et les jeunes super-athlètes courir sur une terre abandonnée à son sort. Et vint aussi le feu, un ancien serviteur du paysan qui s’était reconverti en maquereau chef d’une bande de délinquants.

Mais un jour, quelqu'un a demandé pourquoi il n'y avait pas de feu avant, pourquoi avant les espèces les plus opportunistes n’avaient pas disparu, pourquoi les plus conflictuelles l’étaient moins, pourquoi les paysages étaient plus variés, pourquoi chaque lieu avait un nom, un usage, une fonction. Alors ils ont commencé à penser au paysan, le païen qui attendait son paiement pour service rendu, celui qui avait fait le pays, nommé les lieux et fabriqué les costumes des paysages. Ils ont pris en compte à la fois le chef d'orchestre disparu et le bruit insupportable que les administrations font à présent sur scène en sifflant chacune dans son petit sifflet.

« Il n'y a pas de paysans, mais nous pouvons en faire à nouveau », a dit quelqu'un, un autre : « Être paysan, une nouvelle profession ». L'université, qui nourrissait la science hégémonique de l'industrialisation, a arrêté d’emmagasiner cartes, informations et statistiques, et, avec beaucoup moins d'argent, a commencé à semer les graines de la connaissance. On est allé dans les villages et a interrogé les grands-parents, les bergers retraités. On a découvert la pensée systémique, les principes agro-écologiques appliqués et l'empirisme brillant des villageois. On a fouillé dans les vieux modèles des ordonnances, trouvé des solutions pour concevoir les nouveaux costumes du paysage. On a relu Carlos III et les textes de Pablo de Olavide [il mit en place au XVIIIe un mode très original de peuplement de la Sierra Morena], ceux de Giner de los Ríos et Sierra Pambley de l’Institution Libre d’Enseignement [créée en 1876 par divers universitaires, elle joua un rôle clef dans la rénovation intellectuelle de l’Espagne par son engagement pour la liberté de l’enseignement et le refus des dogmes religieux ou politiques] .

Finalement la solution fut d'arrêter les tripatouillages et d’oser rendre à leurs paysans, leurs meilleurs partenaires, les montagnes orphelines. Ils les recolonisèrent avec leurs communautés et leurs cultures locales. Ils sont revenus plus jeunes, mieux préparés. Avec des privilèges comme ceux des Leitariegos (1). Libres d'impôt à condition que la montagne soit, elle, libre des incendies, qu’ils produisent les fromages, les viandes et les énergies qui leur sont propres, et conservent les formes de paysage pertinentes, en accord avec le Gouvernement. Le paysan, une espèce disparue au XXe siècle qu’il fut nécessaire de reproduire avant de la réintroduire au XXIe – non seulement réintroduire mais améliorer – se chargea de ramener la musique dans la montagne et le paysage retrouva l'harmonie perdue.

Je ne me souviens pas en quelle année a commencé la recolonisation paysanne de la montagne. Je me souviens par contre que ce fut la même année que le ministère du Développement, de l'Environnement et de la Conservation de la Nature a changé de nom pour devenir celui du Développement du Sens Commun avec les Pieds sur Terre, et que l’on ferma les Secrétariats techniques.

Auteur : Jaime Izquierdo

(1) Note du traducteur : je ne comprenais pas, j’ai donc demandé à Izquierdo. Je traduis son explication : Leitariegos est un col du Sud-Ouest asturien. Afin de maintenir une population dans ce lieu inhospitalier, et que les gens puissent emprunter ce col qui unit l’Ouest des Asturies à la Castille, en 1326 le roi Alphonse XI accorda un privilège à ses habitants. Ils étaient exemptés d’impôt et recevaient une quantité annuelle de farine à condition de faire sonner les cloches les jours de brouillard et dans la bourrasque et de donner l’hospitalité aux voyageurs et marchands. Ainsi le lieu restait habité.

Publié dans La Nouvelle-Espagne, le 5 Mars 2016 (illustration Fernando Fueyo).
(traduction : B. Besche-Commenge)

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